Trois Contes
TROIS CONTES. Recueil de trois récits de Gustave Flaubert (1821-1880), publié à Paris chez Charpentier en 1877. Il réunit «Un cœur simple», paru dans le Moniteur universel du 12 au 19 avril 1877, «la Légende de saint Julien l’Hospitalier», parue dans le Bien public du 19 au 22 avril 1877, et «Hérodias», paru dans la même revue et en même temps qu’«Un cœur simple».
Flaubert entreprend la rédaction de ces textes alors qu’il travaille à son dernier grand roman, Bouvard et Pécuchet. L’écrivain, qui traverse une période matériellement difficile — en raison de la ruine familiale survenue en 1875 — et moralement dépressive, trouve dans l’inspiration des contes et dans la brièveté de leur forme un répit salutaire. Alors que l’œuvre flaubertienne s’élabore en général très lentement, les idées et les phrases viennent cette fois avec aisance et rapidité: chacun des textes est écrit en quelques mois, entre septembre 1875 — lorsque Flaubert commence «la Légende de saint Julien l’Hospitalier», dont l’idée première remonte à 1846 —, et février 1877 lorsqu’il termine «Hérodias».
Synopsis
Un cœur simple. Félicité, qui a cinquante ans, est au service de Mme Aubain, une bourgeoise de Pont-l’Évêque (chap. 1). La servante est entrée dans cette famille à l’âge de dix-huit ans, après une cruelle déception amoureuse (2). Lorsque la fille de Mme Aubain, Virginie, part en pension, Félicité reporte son amour sur son neveu Victor, qui meurt quelque temps plus tard, ainsi que la jeune et fragile Virginie (3). Félicité voue alors une immense tendresse à Loulou, un perroquet dont on lui a fait cadeau, mais celui-ci meurt à son tour. La vieille servante a enfin la douleur de perdre Mme Aubain. Elle demeure seule pendant plusieurs années, coupée du monde par la surdité puis par la maladie. Lors de la Fête-Dieu, elle offre, pour orner le reposoir, sa plus précieuse richesse: Loulou empaillé, désormais pourri (4). Félicité agonise pendant que la procession parcourt la ville et, dans une ultime vision, le Saint-Esprit lui apparaît sous l’aspect d’un «perroquet gigantesque» (5).
La Légende de saint Julien l’Hospitalier. Deux mystérieuses prédictions accompagnent la naissance de Julien: il sera saint et empereur. L’enfant grandit et fait preuve d’une singulière cruauté. Lors d’une chasse, un cerf lui prédit qu’il tuera ses parents et, peu après, l’adolescent manque en effet accidentellement de les tuer. Affolé, il quitte le noble château familial (chap. 1). Il combat dans plusieurs armées, notamment dans celle de l’empereur d’Occitanie qui, en remerciement de son héroïque courage, lui offre la main de sa fille. Une nuit, pendant que Julien est à la chasse, ses parents, depuis longtemps à sa recherche, se présentent à sa femme, qui leur offre sa couche pour qu’ils se reposent. À son retour, Julien décèle, dans l’obscurité, cette double présence dans le lit conjugal et, croyant à une infidélité de sa femme, il égorge ses parents. Désespéré, il abandonne le château impérial (2). Après des années d’errance et de souffrance, il se met «au service des autres» en se faisant passeur. Une nuit, il fait traverser un lépreux auquel il cède sa nourriture et sa couche. Ce dernier est en fait «Notre-Seigneur Jésus», venu emporter Julien «dans le ciel» (3).
Hérodias. Le tétrarque Hérode Antipas est troublé par la présence, dans l’un des cachots de sa citadelle de Machærous, d’un prisonnier tout à la fois détesté et étrangement fascinant: Iaokanann, c’est-à-dire saint Jean Baptiste (chap. 1). Le proconsul Vitellius survient et visite la citadelle; il fait ouvrir le cachot de Iaokanann et tous peuvent alors entendre les malédictions proférées par ce dernier à l’égard du tétrarque et de sa seconde épouse Hérodias, qui hait le saint et veut sa mort (2). Lors de l’immense festin organisé durant la nuit pour l’anniversaire d’Hérode, une danseuse inconnue paraît et le tétrarque, envoûté, promet de lui offrir ce qu’elle voudra; elle demande la «tête de Iaokanann». Hérode ne peut se dédire et fait apporter la tête à la danseuse qui n’est autre que Salomé, la fille d’Hérodias, arrivée de Rome le jour même (3).
Critique
Rassemblés en un unique ouvrage, ces trois histoires sont coiffées par un titre qui les disperse — le chiffre «trois» suggère le hasard d’une simple juxtaposition — et les unit tout à la fois — le terme «contes» assigne l’appartenance à un genre commun. Chaque texte est spécifique et se distingue des autres: «Un cœur simple» narre une histoire moderne et entièrement fictive, alors que les deux autres récits, situés dans le passé et mettant en scène des personnages tirés du patrimoine collectif, relèvent du genre historique ou légendaire; l’exotisme oriental d’«Hérodias» dessine un contexte spatial et culturel qui isole ce conte, de même que sa durée narrative, resserrée sur un jour, diffère de celle des deux autres textes, qui épousent la temporalité d’une destinée. Flaubert écrivit d’ailleurs ces histoires séparément et successivement, sans véritable souci initial d’une cohérence d’ensemble. Celle-ci s’imposa toutefois peu à peu et, si chaque texte se suffit à lui-même, il n’en reste pas moins que l’œuvre s’offre à lire comme une totalité.
Les Trois Contes forment un triptyque dans la mesure où tout d’abord ils se réfèrent à un modèle pictural et où l’écriture privilégie une sorte d’immédiateté visuelle. L’expérience mystique de Félicité prend naissance dans l’iconographie religieuse et, surtout, dans l’imagerie populaire: «À l’église, elle contemplait toujours le Saint-Esprit, et observa qu’il avait quelque chose du perroquet. Sa ressemblance lui parut encore plus manifeste sur une image d’Épinal, représentant le baptême de Notre-Seigneur.» Le texte, simple dans sa structure narrative (toujours linéaire à l’exception de la rétrospection du chapitre 2 qui éclaire le personnage) et sa matière verbale, exemplaire par sa thématique (Félicité est la servante par excellence, d’emblée désignée comme telle: «Pendant un demi-siècle, les bourgeoises de Pont-l’Évêque envièrent à Mme Aubain sa servante Félicité»), se présente comme une équivalence du graphisme d’Épinal. De même, la dernière phrase de «la Légende de saint Julien l’Hospitalier» fait de l’ensemble du texte la transcription verbale d’une représentation visuelle: «Et voilà l’histoire de saint Julien l’Hospitalier, telle à peu près qu’on la trouve sur un vitrail d’église, dans mon pays.» La simplicité, cette fois plutôt hiératique, de l’écriture cherche là aussi à rappeler le modèle initial. Enfin, si aucune référence picturale n’est explicitement proposée dans «Hérodias», la danse de Salomé récompensée par la tête de saint Jean Baptiste posée sur un plateau est, de Caravage à Gustave Moreau, un tel topos que le rapprochement s’impose de lui-même. De plus, ce conte est dominé par de minutieuses et amples descriptions qui lui confèrent une singulière majesté et l’apparentent à une sorte de grand tableau.
Les Trois Contes forment également une trilogie qui explore le domaine de la religion et de la croyance. Le récit de «la Légende de saint Julien l’Hospitalier» est directement hagiographique et la sainteté est présente dans «Hérodias» à travers le personnage de Iaokanann. Quant à Félicité, l’héroïne d’«Un cœur simple», son nom semble promesse de béatification. Sa vie, par son abnégation et ses souffrances, la sanctifie. Bien sûr, elle n’est pas, comme Iaokanann le précurseur — qui prononce à deux reprises la célèbre phrase: «Pour qu’il croisse, il faut que je diminue» —, investie d’une mission sacrée. Les épreuves qu’elle subit n’ont pas non plus l’envergure de celles de Julien. Cependant, les deuils qui jalonnent son existence sont autant d’étapes sur un chemin de croix discret et humble, à l’image du personnage. Si Félicité n’offre pas, comme saint Jean Baptiste, sa vie à Dieu en sacrifice ou si, comme Julien devenu passeur, elle ne se met pas au service de la collectivité, elle connaît l’héroïsme de la générosité, par exemple lorsqu’elle fait face à un taureau furieux pour protéger Mme Aubain et ses enfants. Parmi ces étapes, il en est une dont le symbolisme est presque transparent: quand son neveu Victor est sur le point d’appareiller pour un voyage au long cours — dont il ne reviendra pas —, Félicité se rend à pied à Honfleur, la nuit du départ, pour un dernier adieu, et un «calvaire», à l’aller comme au retour, balise son douloureux périple: «Félicité […] voulut recommander à Dieu ce qu’elle chérissait le plus; et elle pria pendant longtemps, debout, la face baignée de pleurs, les yeux vers les nuages.» Félicité, Julien et Iaokanann constituent donc trois avatars d’une Passion et d’une rédemption. Au terme de leurs souffrances, ils rejoignent Dieu: Iaokanann cède la place à Jésus, Julien est emporté au ciel et Félicité voit le Saint-Esprit au moment de mourir.
L’ordre enfin dans lequel se présentent les Trois Contes participe d’une volonté de structuration, puisque Flaubert n’a pas conservé, pour la publication en ouvrage, la chronologie de l’écriture des textes. La trilogie s’oriente selon un parcours historique à rebours. En effet, l’on passe, avec «Un cœur simple», de la croyance moderne à celle, plus primitive, du Moyen Âge avec l’histoire de Julien, pour enfin remonter, dans «Hérodias», aux sources du christianisme. Le dernier récit montre la naissance d’une religion encore dans les limbes — la voix prophétique de Iaokanann, jaillie de son cachot souterrain, est bientôt couverte par la cacophonie des sectes multiples et hétéroclites présentes au festin d’Hérode —, mais déjà puissante. Iaokanann a le pouvoir de terrifier et de fasciner les Grands de ce monde: «Sa puissance est forte!… Malgré moi, je l’aime!», dit Hérode, et Hérodias est dominée, en dépit de sa volonté, par la voix du saint: «Hérodias l’entendit à l’autre bout du palais. Vaincue par une fascination, elle traversa la foule; et elle écoutait.» Dans «la Légende de saint Julien l’Hospitalier», la croyance, au sein de l’univers médiéval, apparaît dans sa phase de pureté et de naïveté primitives. Le merveilleux chrétien, largement présent, est la donnée fondamentale d’un monde dans lequel l’au-delà et l’ici-bas communiquent avec évidence et naturel. Quant à l’époque moderne, durant laquelle se déroule l’histoire de Félicité, elle se présente comme celle d’une perte de croyance. Certes, pour une part, Félicité renoue avec la foi archaïque: «Pour de pareilles âmes, le surnaturel est tout simple.» Cette simplicité, vestige du passé, pourrait signifier la capacité de survie de la foi ancestrale. Toutefois, la simplicité d’esprit de Félicité fait tout autant la grandeur du personnage qu’elle le rend dérisoire. Loulou empaillé, avec «son œil de verre» et, plus tard, «les vers» qui le dévorent, est un substitut touchant, mais aussi bien piètre, du Saint-Esprit. En outre, si, dans «la Légende de saint Julien l’Hospitalier», la narration adhère immédiatement à l’Histoire pour nous plonger sans distance dans l’univers de la foi, la narration d’«Un cœur simple» adopte, quoique discrètement, un point de vue critique: Félicité fait l’objet de commentaires qui guident l’interprétation, à commencer par la périphrase du titre. Enfin, le merveilleux est atténué par la modalisation: au moment de sa mort, Félicité «crut voir», et encore son hypothétique vision est-elle celle d’un perroquet en lieu et place du Saint-Esprit! Dans «la Légende de saint Julien l’Hospitalier», en revanche, la présence et la transfiguration du lépreux ne font aucun doute. Révélateur de ce scepticisme moderne, c’est un ciel désormais vide, exclusivement météorologique, qui surplombe le monde: quand Félicité prie, elle a «les yeux vers les nuages».
A. SCHWEIGER
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. « Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française. » © Bordas, Paris 1994