M. Safouan : Donc, je veux dire que l’intérêt philosophique, pour certains il vient par le biais direct de la question de « l’Existence », de « l’Être », ou bien on peut le prendre par le biais du langage, de l’intérêt pour le langage. Evidemment les deux chemins se rejoignent, mais enfin ce sont deux choix concernant le point d’attaque. Alors moi j’avais choisi le point d’attaque qui était celui du langage et là avec Lacan toute une perspective s’est ouverte. Je ne savais pas laquelle mais je la vois maintenant, c’est-à-dire celle de l’être mais qui manque. C’est quand même une chose à laquelle je ne m’attendais pas au départ mais qui m’a attiré, c’était ça le point. J’ai toujours eu comme premier intérêt ce qui s’appelle la philosophie du langage, c’est la question qui m’a intéressé tout le long de ma vie. Lacan dans un de ses textes dit quelque chose dans le style : bientôt la psychanalyse ne sera plus rien mais au moins elle aura laissé un moment sympathique ou attachant, le moment où on aura découvert le parlêtre.
Sylvain Frérot : Oui, cette conceptualisation du parlêtre est très importante. Ce néologisme fait entendre la façon dont Lacan a repris la question de l’être en tant que sujet pris dans le langage, et en tant que sujet parlant.
Moustapha Safouan : C’est lui qui a fait le thème du parlêtre. C’est trop rapide de parler de défaite fatale de l’individu, parce qu’il ne pourra jamais faire taire le parlêtre. C’est-à-dire qu’un individu, il court derrière la question de l’être.
Si vous n’êtes pas versé comme ça sur l’image du corps, c’est-à-dire si toute la libido n’est pas monopolisée par l’image du corps, c’est parce que l’image du corps laisse des choses auxquelles elle ne répond pas. Je peux dire « c’est beau » mais ça ne me dit pas « qui suis-je? » Alors c’est ce reste que Lacan a défini comme -φ et c’est de ce -φ qu’il mobilise le sujet. Autrement il restera fasciné par i(a). Mais la question c’est que avec l’individualisme on veut faire croire que l’individu pourrait se contenter d’être son i(a). C’est-à-dire que l’individualisme va quand même avec un gonflage dangereux du narcissisme.
in L’inconscient à demi-mot, p. 26-27.