la sexualité actuelle n’est pas habitée par un désir (Moustapha Safouan)

Fabrice Liégard : Le débat sur l’universalité ou non du complexe d’Oedipe a été lancé par Malinowski après ses études sur les fameux Trobriandais. On ne va pas retracer cette longue histoire. On se rappelle que selon lui le complexe d’oedipe n’est pas universel parce que chez ces Trobriandais le père n’est pas censé être le procréateur de l’enfant. La société ne reconnaît aucun lien de filiation entre le père géniteur et l’enfant. Ils n’appartiennent pas au même clan. Le lien de filiation s’établit uniquement avec la mère qui est censée être engrossée par l’esprit d’une aïeule ancestrale, le waïwaï. Les débats ont fait rage pour savoir si le géniteur était si ignorant que cela des conséquences des visites faites à la mère, d’autant plus que la population savait amener le verrat à la truie! S’agissait-il alors d’une croyance dogmatique, comme celle de l’immaculée conception? Bref. Toujours est-il que dans cette société les liens entre l’époux de la femme et son fils sont tissés uniquement de complicité amicale et de tendresse, les interdictions et relations d’autorité étant dévolus au frère de la mère, l’oncle de l’enfant. Donc pour Malinowski le complexe d’oedipe n’est pas universel puisqu’il y a des sociétés dans lesquelles le petit mâle n’a pas envie de tuer son père.

M. Safouan: Il y a des auteurs qui sont venus après, actuellement on peut compter Godelier parmi eux, pour lesquels l’oedipe réussit d’autant plus que les liens de contrainte ou d’autorité est absent de la relation. Et effectivement, on peut dire que ce qui est normatif dans la relation avec le père, c’est que l’on peut devenir le petit camarade du père. Un père qui n’a pas ce sens-là, c’est foutu, ça donne un Schreber.

F.L.: Oui, c’est ça. Il n’est aucunement dans l’essence du père d’avoir l’autorité au sens d’un pouvoir sur l’enfant, sur la mère, sur la femme.

MS : Voilà ce que dit M. Godelier, je le cite : »le complexe d’oedipe n’est pas construit autour des rapports d’autorité mais autour des rapports de l’enfant et de celui qui a l’accès sexuel à sa mère ». C’est ça, la fonction du père réel! « Même chez les Nayar matrilinéaires, où le mari disparaît trois jours avant le mariage sans plus jamais réapparaître dans la vie de son épouse, les enfants conçus par les amants de la mère vivent en relation aux hommes qui ont accès au corps sexué de leur mère. »

Sylvain Frérot: Oui, c’est la fonction du père réel.

F.L: L’erreur de Malinowski vient de son empirisme. Il méconnaissait la fonction symbolique des esprits-enfants des aïeux censés venir se réincarner dans les corps des femmes une fois celui-ci préparé – ils disent ouverts – par les relations sexuelles. On trouve de tels montages dans bien des sociétés. Quand on parlait diversité des systèmes de parenté, on en a une belle illustration, là.

M.Safouan: Donc, universalité de l’Oedipe.

F.L.: Oui, tout à fait, pris à ce niveau là. Cela donne une autre lecture de ce qu’est l’Oedipe.

M.Safouan : Ce qui fait la névrose, ce n’est pas ce qui s’appelle la tension avec le père, qui d’après Freud n’est jamais résolue entièrement, c’est le refus qu’une jouissance soit refusée.  C’est-à-dire qu’à cet enfant l’accès au corps de la mère lui est refusé, c’est le privilège du père. Donc effectivement, il est privé de cette jouissance.

FL: Et cette privation, c’est la castration.

M.S.: Oui, c’est un refus dans une société où l’élément de promesse est très présent selon ce qu’on attend, il n’est pas qu’un enfant. On s’occupe de lui pour qu’il soit l’homme qu’on attend.

S. Frérot: Cela ouvre une perspective. ça donne à entendre la fonction de l’Oedipe.

MS: Oui.

FL: Alors voilà, nous avons une illustration des confusions entre le niveau structural d’une part et le niveau socio-historique et culturel d’autre part. Malheureusement, beaucoup de psy ont fait de l’autorité au sens d’un « pouvoir sur… », un attribut de la fonction paternelle. Alors qu’il ne s’agit aucunement de cela.

M. Safouan : Il représente la loi, mais la loi en tant qu’il s’en autorise, pas en tant qu’il l’édicte.

S. Frérot : Et qu’il y est lui-même soumis.

M.S.: Mais quand le père avec un petit p se prend pour le père avec grand P, ça sent l’imposteur tout de suite.

Fabrice Liégard : D’où la nécessité de bien repérer le niveau de la structure de celui de ses incarnations et mises en scènes contingentes, lesquelles peuvent revêtir des modes de réalisation variés.

S.F.: Si on peut dire que Freud a inventé le complexe d’Oedipe à un moment, à une période où il est devenu pathogène, dans votre livre La civilisation post-oedipienne vous parlez maintenant de la disparition du complexe d’Oedipe, non pas au sens de sa résolution ou d’une normativation tel que Freud en parle mais au sens d’un échec que vous analysez en rapport avec l’évolution des structures familiales et avec l’individualisme comme idéologie.

M.S.: L’individualisme a pris des proportions telles que le résultat est un infantilisme généralisé. L’humanité est en train de s’infantiliser. Chacun a droit à tout, et surtout à l’Amour. Le pape, d’ailleurs, a parlé de la déification des marchés.
J’ai lu un livre qui s’intitule carrément Market as god. C’est son titre mais c’est le thème de beaucoup d’ouvrages de la toute-puissance, cette alliance entre le marché, le néolibéralisme, le capitalisme et l’individualisme comme idéologie.
Dans cet ouvrage, la question c’est que tout le monde est très critique, en particulier les enfants qui sont les produits des techniques d’insémination artificielle, ou portés par une autre femme que celle qui a donné l’oeuf, ils sont gênés de sentir qu’ils ont été achetés. Il y a une fille qui dans ce livre dit qu’elle aurait aimé être l’enfant d’une « serendipity » sexuelle. La serendipity, c’est une trouvaille heureuse, sans l’avoir cherché. Et d’ailleurs à propos de cette histoire de trouver sans chercher, pour Lacan c’était l’axe de la distinction entre le désir et la demande. Il n’arrêtait pas de citer la fameuse parole de Picasso : je ne cherche pas, je trouve. D’ailleurs cette fille qui a fait cette déclaration où elle se révolte et ce qu’elle aurait préféré, elle s’appelle Whip. Et whip en anglais ça veut dire cravache. Vraiment, les quelques lignes qu’elle a laissées sont un coup de cravache ! Mais malgré toutes ces critiques, finalement ils sont tous pour la même méthode parce que chacun a droit à un enfant. Ce qui fait que ceux qui sont les premiers à avoir le droit de dire « assez », ils sont eux-mêmes pris dans le jeu. C’est irrésistible, ça va continuer tout ça.
A ce propos, comme la sexualité actuelle n’est pas habitée par un désir, l’histoire de l’oedipe et tout ça, c’est terminé. Ce qui fait que le rapport famille-enfants s’inverse. Maintenant quand on veut un enfant, on peut se mettre ensemble mais ce n’est même pas nécessaire, et quand on se met ensemble, ce n’est pas au sens d’un partage des responsabilités ni de quoi que ce soit de l’ordre de ce qui s’appelait durée, fidélité, et ça c’est dans le meilleur des cas. Plus couramment chacun en fait à sa tête, et tous se rencontrent dans des groupements de porno, des groupes qui d’ailleurs se connaissent, s’entretiennent, organisent par exemple leurs dates de rendez-vous, leurs lieux de rendez-vous, tout ça par internet.
Je viens de lire aussi un livre sur les nouvelles formes de la vie amoureuse. Il est écrit par une femme vraiment intelligente qui a dû se résigner au statut actuel de la sexualité, c’est-à-dire passagère, « casual » comme ont dit en anglais, et sans lendemain. D’ailleurs, le maître a dit qu’il n’y avait pas de phase génitale, maintenant c’est la preuve qu’il n’y en a pas ! Lacan a dit « il n’y a pas de phase génitale », ça rendait E. Pichon fou. Avant la guerre vous vous rendez compte un jeune homme de trente-sept ans qui venait et disait « il n’y a pas de phase génitale », l’effet que ça faisait à des gens comme Edouard Pichon.
En tout cas, c’est la preuve maintenant, il n’y a pas de rapport sexuel, il n’y a pas de phase génitale. Et alors cela devient non seulement les perversions classiques mais on en invente, aussi. On fait des groupes autour de ce qu’on invente. Ce qui est curieux c’est le lien qui se constitue entre ces groupes porno qui ressemble à un lien religieux. Je me demande même si la personne qui a écrit ce livre n’as pas fait cette remarque.
ça devient à la fois des sectes en même temps que des groupes pornos. Au lieu de la sacralisation classique des corps, de l’Homme fait à l’image de Dieu, cela devient la sacralisation de nos rapports.

L’Inconscient à demi-mot, p.117-119.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *