Père humilié (le)
PÈRE HUMILIÉ (le). Drame en quatre actes et en prose de Paul Claudel (1868-1955), publié à Paris dans la Nouvelle Revue française de septembre à octobre 1919, et en volume chez Gallimard en 1920, et créé au théâtre de Dresde en novembre 1928. Interdite par la censure allemande, la pièce ne fut jouée en France qu’à partir de mai 1946 (théâtre des Champs-Élysées, mise en scène de Jean Valcourt).
Synopsis
À Rome, la nuit du 5 mai 1869, anniversaire de la mort de Napoléon, une fête costumée bat son plein dans la villa Wronsky. Pensée de Coûfontaine s’interroge: «Comment voudrait-il d’une aveugle et d’une Juive?», cet Orian de Homodarmes, neveu du pape, qui se destine à la carrière ecclésiastique. Orian, pourtant épris de la jeune fille, se fait l’interprète auprès d’elle de son frère Orso qui en est lui aussi amoureux. Pensée refuse de l’entendre et lui révèle son ascendance juive: «Moi je suis comme la Synagogue jadis, telle qu’on la représentait à la porte des cathédrales, / On a bandé mes yeux et tout ce que je veux prendre est brisé.» La politique n’est pas absente de leur long tête-à-tête: alors que Pensée, fille de l’ambassadeur de France Louis de Coûfontaine (lequel prêche pour la paix et le compromis), voudrait voir l’Italie se libérer du joug autrichien, Orian défend les intérêts temporels du Saint-Siège — et confirme son choix personnel d’une joie «au-dessus de la vie» (Acte I).
Dans un couvent des environs de Rome, le pape reçoit les deux frères: Orso accepte de s’effacer devant Orian, mais celui-ci renonce à Pensée («C’est mon âme qu’elle demande, et je ne peux absolument pas la lui donner»), et le pape l’affermit dans sa vocation (Acte II).
Septembre 1870: Rome a été prise par les Piémontais, et en France la République est proclamée. Pensée vient d’accepter d’épouser Orso. Celui-ci la met en présence d’Orian, de retour d’un long voyage. Dans une semaine, les deux frères rejoindront l’armée française pour se battre contre les Prussiens. Orian révèle à Pensée l’infini d’un amour qui ne peut s’accomplir ici-bas: «Ce que je voulais te donner, cela n’est pas compatible avec le temps, mais avec l’éternité.» Persuadée de l’absolu de cette passion, elle lui demande de partir et s’arrache de ses bras alors même qu’il allait rester; puis elle rompt ses fiançailles avec Orso (Acte III).
Fin janvier 1871: dans un palais romain, Pensée sent bouger son enfant en elle. Tué au combat, Orian a rejoint ce Dieu «qu’il aimait comme un sauvage». Orso accomplit sa volonté en épousant Pensée — qui ne sera jamais pour lui «autre chose qu’une sœur» —, afin de donner un nom à l’enfant de son frère (Acte IV).
Critique
Dans ce dernier volet de la trilogie apparaît une troisième génération de Coûfontaine: celle de Pensée, fille de Louis et de Sichel, petite-fille de Sygne et de Turelure. L’Otage mettait en place le nouvel ordre issu de la Révolution française et de l’éviction de la noblesse; le Pain dur décrivait l’embourgeoisement de la société au temps de Louis-Philippe; le Père humilié se déroule à Rome, foyer central de la chrétienté, au moment où s’achève l’unité italienne et où se pose, dans toute l’Europe, la question des nationalités. L’action évolue sur un double plan, personnel et collectif, et la fête travestie dans les jardins du comte Wronsky souligne concrètement son caractère symbolique: Pensée, l’aveugle, a revêtu le costume de la Nuit; Orian, en jardinier, porte à son doigt un saphir, «la pierre qui voit clair»… Le titre du drame évoque l’humiliation du pape, qui se voit préférer la créature en un temps où «celui qui est venu, c’est comme s’Il n’était pas venu» (II, 1), et qui subit, en 1870, l’affront d’être retenu prisonnier par les Piémontais dans sa propre ville. Pourtant, la volonté divine continue d’orienter l’aventure humaine, comme en témoigne le destin de Pensée qui s’unit en secret au neveu d’un pape dont le prédécesseur fut sauvé par Sygne, l’aïeule sacrifiée: «Saint-père, voici sa descendance qui revient vers vous et vers moi avec un grief et une créance» (II, 2). Nouvelle figure de l’échange: la papauté, en «donnant» — fût-ce malgré elle — Orian à la dernière Coûfontaine, acquitte quelque soixante ans plus tard la dette contractée par le mariage, douloureux et salvateur, de Sygne avec Turelure (voir l’Otage).
Le sujet de la pièce est presque cornélien: il pose la question de savoir si un chrétien peut prétendre au bonheur terrestre. Orian aime Pensée d’une passion réciproque mais sacrifie son amour à un devoir qui le transcende. Tout le drame est fondé, en effet, sur le décalage qui sépare l’aspiration individuelle au bonheur et l’engagement mystique. Le verset célèbre, sur le mode lyrique, la vocation d’Orian, mais aussi celle de Pensée, cette «nouvelle Fiancée de Salomon» (I, 1): c’est elle la vigne que les hommes devront transformer en vin, en liqueur de la renaissance spirituelle. À l’inverse, Orian manifeste une sorte d’héroïsme forcené dans le refus de son être de chair. Pensée accomplit la promesse que sa mère, la Juive Sichel, fit à son père lors de leur mariage: elle réunit l’ancien et le nouveau, le judaïsme et le catholicisme. Pour elle comme pour Prouhèze (voir le Soulier de satin), tout est déjà advenu: dès le début de la pièce, elle est intimement persuadée que son destin est scellé. La progression de l’action suit la constitution progressive du couple: Pensée, l’aveugle, ouvre les yeux d’Orian à une spiritualité dont il se faisait une idée trop peu charnelle. Désirable pour sa faiblesse même, elle est la médiatrice qu’Orian refuse de reconnaître de façon explicite mais qui s’impose à lui de manière détournée, dans son absence même: «Pensée! noire, noire Pensée, en accord contre moi avec le Destin! Si je meurs, Pensée, c’est que sans doute il n’y avait aucun moyen pour moi de pénétrer jusqu’à vous!» (III, 2). Ainsi, par sa mort, il la rejoint en esprit, s’excluant par là même d’un monde où l’absolu n’est pas susceptible d’incarnation (voir Tête d’or).
V. ANGLARD
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. « Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française. » © Bordas, Paris 1994