Moustapha Safouan : « L’infatuation de l’ignorance ».

Sylvain Frérot : Vous avez traduit en arabe « L’interprétation des rêves » ainsi que d’autres auteurs. Quel parcours vous y a conduit et comment ces textes ont-ils été reçus en Egypte? C’est un travail que je trouve très important.

Moustapha Safouan : Il se trouve que début 1954 – j’étais venu en 1945 en France à Paris – je suis allé en vacances dans mon pays et quand je suis arrivé, le coup d’Etat a eu lieu. Ce qui fait que je ne pouvais plus repartir à la fin des vacances parce qu’il fallait un visa de sortie. Donc il a fallu que je fasse ce qu’il fallait pour avoir un visa de sortie, et il n’y avait que deux choses pour en obtenir un : ou bien se trouver à l’article de la mort, ou bien trouver quelque chose comme travailler à l’Université et après cinq ans, on pouvait avoir droit à un congé pour études. Alors j’ai travaillé à l’université, c’est la seule fois de ma vie où j’ai travaillé à enseigner. Je l’ai fait exactement comme dans la Bible : quelqu’un travaille la terre du seigneur pour avoir la main de sa fille ! J’ai travaillé cinq ans pour avoir le visa de sortie. Mais pour passer les cinq ans… qu’est-ce que j’avais à faire dans ce pays pendant cinq ans? Parce que nous étions coupés de tout. On ne pouvait même pas acheter de livres, tout était contrôlé. Alors puisque j’avais du temps devant moi, j’ai pensé à traduire Fonction et champ de la parole et du langage de Lacan. Mais je l’ai trouvé absolument intraduisible et puis je n’ai pas ce style de Lacan. Je l’ai dit et je le répète, ma formation avec Lacan est avant tout une formation orale. Alors comme je n’ai pas eu la persévérance qu’il fallait pour le traduire, la meilleure solution ça a été de m’occuper carrément de L’interprétation des rêves. J’ai donc passé les cinq ans à traduire ce livre.  Je crois qu’il a été publié deux ou trois jours après mon arrivée à Paris – parce qu’au bout de cinq ans, j’étais revenu ici en France. En tout cas, c’est une traduction qui a duré tout de même cinq ans.

Et j’aimerais vous dire que j’ai traduit aussi en arabe La Boétie, le Discours de la servitude volontaire. Etonnamment, ça n’a réjoui que des gens qu’on appelle des intellectuels, mais ça n’a produit aucun effet. Une fois, j’ai eu une conversation avec quelqu’un de humble, de simple. Mais je n’avais pas imaginé l’infatuation de l’ignorance. Comme il savait que je vivais à l’étranger et que j’étais étudiant, il m’a dit: « Mais quel besoin avez-vous d’apprendre alors que vous connaissez Dieu? » Dans la mesure où vous connaîtriez Dieu, quel besoin a-t-on de savoir autre chose? Et puis ce même homme n’arrivait absolument pas à se mettre dans la tête que l’arabe courant a aussi sa grammaire. Il n’y avait pour lui qu’une langue qui a une grammaire, c’était la langue de Dieu, le Coran. Donc la mentalité profonde qui consiste en ceci qu’être gouverné par quelqu’un qui lui-même serait responsable devant ceux qu’il gouverne, c’est une contradiction pour eux. Alors cette mentalité ne changera pas. ça peut marcher, ça peut donner lieu à des moments fastes, c’était par exemple quand le pharaon s’appelait Ramsès ou quand le calife s’appelait Haroun. Mais quand les régimes s’avèrent être faibles, corrompus et en faillite sur tous les plans, quand aucune tâche de responsabilité du gouvernement n’est remplie, que ce soit sur le plan de la santé, de l’éducation, de l’économie, etc., alors dans ce cas-là il ne peut y avoir qu’une seule forme d’opposition, c’est le terrorisme. Le terrorisme vient de la corruption qui gangrène certains états islamiques où on coupe encore les mains. C’est un problème qui ne changera pas par les voies culturelles, par le fait de transmettre un savoir vers une société de conscience. C’est un problème qui a un caractère d’impasse où se trouvent ces peuples.

L’Inconscient à demi-mot, p.31-33.

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