Éducation sentimentale (l’)
ÉDUCATION SENTIMENTALE (l’), histoire d’un jeune homme. Roman de Gustave Flaubert (1821-1880), publié à Paris chez Michel Lévy en 1869.
Après avoir songé à intituler ce roman, écrit entre le 1er septembre 1864 et le 16 mai 1869, les Fruits secs, et après avoir longtemps hésité — au point de demander à son amie George Sand de lui trouver un titre —, Flaubert adopte finalement, «en désespoir de cause», le titre l’Éducation sentimentale, histoire d’un jeune homme: «Je ne dis pas qu’il soit bon, mais jusqu’à présent c’est celui qui rend le mieux la pensée du livre» (lettre à George Sand, 3 avril 1869). L’écrivain reprend ainsi un titre déjà utilisé pour une œuvre de jeunesse — rédigée de 1843 à 1845 — qu’il ne souhaita jamais publier (voir l’Éducation sentimentale, version de 1845), et qui n’a à peu près de commun avec l’œuvre présente que le titre, le sous-titre étant propre au roman de 1869. La rédaction de l’ouvrage, dont Flaubert précise à maintes reprises le projet dans sa Correspondance, s’accompagne d’une inquiétude tenace concernant un «défaut de conception» que l’auteur perçoit sans parvenir à le corriger: «Je veux faire l’histoire morale des hommes de ma génération; “sentimentale” serait plus vrai. C’est un livre d’amour, de passion; mais de passion telle qu’elle peut exister maintenant, c’est-à-dire inactive. Le sujet, tel que je l’ai conçu, est, je crois, profondément vrai, mais, à cause de cela même, peu amusant probablement. Les faits, le drame manquent un peu; et puis l’action est étendue dans un laps de temps trop considérable. Enfin, j’ai beaucoup de mal et je suis plein d’inquiétudes» (lettre à Mlle Leroyer de Chantepie, 6 octobre 1864). Dans l’ensemble, le roman fut mal accueilli par la critique qui lui reprocha notamment sa «sécheresse», c’est-à-dire de n’avoir «ni sentiment, ni passion, ni enthousiasme, ni idéal, ni aperçu, ni réflexion, ni profondeur» (article de J. Barbey d’Aurevilly paru dans le Constitutionnel le 19 novembre 1869).
Synopsis
Première partie. En 1840, le jeune bachelier Frédéric Moreau aperçoit, sur le bateau qui le mène à sa ville natale de Nogent-sur-Seine, la belle Mme Arnoux dont il tombe immédiatement amoureux; elle est la femme de Jacques Arnoux, un petit bourgeois médiocre et débonnaire (chap. 1). Frédéric retrouve bientôt Deslauriers, son ami de toujours, et les deux jeunes gens évoquent avec enthousiasme leurs projets d’avenir (2). La première année parisienne de Frédéric, inscrit à la faculté de droit, se déroule dans l’ennui et la pensée de Mme Arnoux (3), chez laquelle il parvient à se faire introduire par le bohème Hussonnet (4). En raison de la précarité de sa fortune, le jeune homme se résigne cependant à la vie de province, mais un héritage inespéré lui permet de regagner Paris (5-6).
Deuxième partie. Frédéric partage sa vie entre le foyer des Arnoux, la maison d’une lorette nommée Rosanette — qui est la maîtresse d’Arnoux — et, parfois, le salon des Dambreuse, bourgeois riches et influents (chap. 1-2). Il n’ose déclarer son amour à Mme Arnoux mais devient le confident de ses peines conjugales tout en étant l’ami du mari (3). Après un duel à propos de Rosanette, Frédéric part pour Nogent (4). Il y est bientôt considéré comme le fiancé de la jeune Louise Roques qui l’aime et se donne à lui mais, qu’il délaisse pour retourner à Paris (5). Il avoue enfin son amour à Mme Arnoux, qui le partage mais l’exige platonique; Frédéric devient finalement l’amant de Rosanette (6).
Troisième partie. Frédéric assiste en spectateur aux événements de 1848 et fréquente de plus en plus assidûment le salon des Dambreuse (chap. 1- 2). Il vit avec Rosanette, qui attend un enfant, et courtise Mme Dambreuse dont il fait sa maîtresse (3). Le mari de cette dernière meurt et elle propose à Frédéric de l’épouser; il accepte tout en continuant sa vie avec Rosanette, bouleversée par la mort soudaine de leur enfant (4). Les Arnoux, ruinés, quittent la France et Frédéric, las de Rosanette et de Mme Dambreuse, décide de se marier avec Louise, mais celle-ci a épousé Deslauriers; Frédéric regagne une fois de plus Paris (5). Bien des années plus tard, en 1867, il reçoit la visite de Mme Arnoux vieillie et tous deux évoquent leur amour avec nostalgie avant de se séparer pour toujours (6). Frédéric, pas plus que Deslauriers, avec lequel il est réconcilié, n’a su réaliser ses aspirations de jeunesse et il poursuit désormais son existence de «petit bourgeois» (7).
Critique
En dépit de son titre, qui l’inscrit dans la tradition du roman d’apprentissage, l’Éducation sentimentale est avant tout un roman de l’échec, de la faillite tant individuelle qu’historique. La vie se répète plutôt qu’elle ne progresse; elle apparaît comme une fade succession d’avortements plutôt que comme une ferme trajectoire aboutissant à la réalisation d’un but. Le dénouement est explicite à cet égard: alors que Frédéric et Deslauriers — «Celui qui avait rêvé l’amour, celui qui avait rêvé le pouvoir» (III, 7) — résument leur vie et se demandent pourquoi ils l’ont «manquée», c’est dans un souvenir d’adolescence qu’ils trouvent ce qu’ils ont «eu de meilleur» (III, 7): mais ce souvenir est celui d’un acte manqué, inabouti: les deux jeunes gens vont chez les filles mais, au dernier moment, ils se sauvent au lieu d’entrer. Désirs inaccomplis, insatisfactions récurrentes dans lesquelles on semble se complaire: tel est le bilan de cette dérisoire «éducation».
L’amour de Frédéric pour Mme Arnoux est exemplaire à cet égard. Sincèrement épris, au point d’être incapable de vraiment aimer tout autre femme, le jeune homme retarde pourtant indéfiniment le moment de l’aveu: «Depuis le matin, il cherchait l’occasion de se déclarer; elle était venue. D’ailleurs, le mouvement spontané de Mme Arnoux lui semblait contenir des promesses […]. Mais, quand il fut assis près d’elle, son embarras commença; le point de départ lui manquait» (II, 3). Frédéric vit ainsi de promesses toujours reconduites, de désirs en permanence frustrés. La jouissance ne réside pas dans l’acte, mais dans l’hypothèse future et improbable de sa réalisation. Ainsi, Frédéric ne cesse de conjuguer son amour au conditionnel — «Elle serait là, quelque part, au milieu des autres, cachant sous son voile ses pleurs d’enthousiasme; ils se retrouveraient ensuite» (I, 5) —, jusqu’au jour où il convient d’employer désormais le futur antérieur — «N’importe, nous nous serons bien aimés» (III, 6). Entre-temps, rien n’a eu lieu au présent car cet amour, entre promesse et nostalgie, s’est déployé dans l’irréel. Entre-temps aussi, la réalité a consacré l’avènement de multiples et décevantes substitutions. L’amitié du mari semble parfois compenser la non-possession de la femme, jusqu’aux limites de l’ambiguïté, comme durant cette nuit au poste de la garde nationale où Arnoux et Frédéric partagent le même lit de camp (III, 1): le premier s’endort en balbutiant «Ma chérie! mon petit ange!» alors que le second se transporte en imagination aux côtés de Mme Arnoux. En outre, Arnoux est l’amant de Rosanette et cette dernière devient la maîtresse de Frédéric «dans le logement préparé pour l’autre» — Mme Arnoux bien sûr — alors que les «fleurs n’étaient pas encore flétries» (II, 6). Enfin, pour surmonter «la désillusion de ses sens» qui accompagne la possession de Mme Dambreuse, Frédéric a encore recours à d’imaginaires substitutions: «Il n’en feignait pas moins de grandes ardeurs; mais, pour les ressentir, il lui fallait évoquer l’image de Rosanette ou de Mme Arnoux» (III, 4).
Sur tous les plans, le roman ne cesse de révéler piétinements et impasses. En effet, outre la trame romanesque principale, consacrée à l’amour constant et inassouvi de Frédéric pour Mme Arnoux — trop bourgeois et moderne pour acquérir une dimension véritablement tragique —, maints épisodes romanesques sont construits selon cette logique dominante de l’échec. Ainsi, le duel entre Frédéric et Cisy, loin de constituer une péripétie héroïque, avorte dans le ridicule: avant même que le combat n’ait été engagé, Cisy tombe «sur le dos, évanoui» (II, 4). Rien n’advient, rien n’échappe au ressassement: les divers projets de mariage de Frédéric tournent court, tout comme ses velléités de s’enrichir ou d’entreprendre une carrière politique. Alors que tout est offert et semble possible, une subreptice et invincible corrosion impose sa loi.
Sur le plan historique, le progrès n’est pas davantage de mise. L’intrigue se déroule sur fond d’émeutes et de bouleversements politiques — la révolution de 1848, le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte — et le roman tisse de multiples échos tant narratifs que symboliques entre la fiction et l’Histoire: la vente aux enchères des biens des Arnoux, que la ruine a contraints de quitter la France, se déroule par exemple en même temps que l’effondrement de la République (III, 5). La faillite sociale du couple répond, en mineur, à une défaite historique majeure.
L’Histoire, dans l’Éducation sentimentale, apparaît comme un enchaînement de faits mesquins et stupides — «Frédéric ne comprenait rien à tant de rancune et de sottise» (III, 5) — et comme un cruel démenti apporté aux idéaux. Mais cela, Flaubert le montre; il ne le dit pas. Fidèle à son esthétique impersonnelle, il laisse la réalité témoigner d’elle-même. Le destin de deux camarades de Frédéric, Dussardier et Sénécal, est fort significatif à cet égard. Le premier est un ouvrier quelque peu romantique et idéaliste, le second est un socialiste doctrinaire. Tous deux participent avec enthousiasme aux événements de février 1848 — durant lesquels «les ouvriers et les bourgeois s’embrassent» (III, 1) — mais, en juin 1848, lors de l’insurrection qui oppose le peuple et la bourgeoisie, ils se retrouvent dans deux camps adverses: Dussardier, non sans quelque malaise, défend la République contre les insurgés, parmi lesquels se trouve Sénécal, bientôt écrasés avec violence (III, 1). Plus tard, lors du coup d’État de 1851, Dussardier est tué par un agent: Sénécal (III, 5). On ne saurait mieux montrer la circularité de l’Histoire, son inaptitude foncière à progresser. Les convictions s’annulent et s’anéantissent, l’horreur côtoie inexorablement la bêtise. Le roman saisit les régimes politiques au moment de leur chute car tout est caduc dans le domaine public, tout comme dans la sphère privée, et ne propose aucune figure de la légitimité.
Le malaise de Flaubert lorsqu’il écrit l’Éducation sentimentale, ses inquiétudes relatives au «défaut de conception», à l’absence du «trait de force» (lettre à Duplan, 24-25 janvier 1868) sont donc la traduction de la teneur même du texte et le signe d’une écriture qui, à l’image de son objet, est contaminée par la dissolution, vouée aux réitérations et à l’insignifiance. De là procèdent la force et la justesse du roman: Flaubert s’interdit, non sans pessimisme, il est vrai, de parer l’existence d’une cohérence et d’un héroïsme illusoires.
A. SCHWEIGER
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. « Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française. » © Bordas, Paris 1994