Bouvard et Pécuchet (1881)

Bouvard et Pécuchet

 

BOUVARD ET PÉCUCHET. Roman inachevé de Gustave Flaubert (1821-1880), publié à Paris avec des coupures dans la Nouvelle Revue du 15 décembre 1880 au 1er mars 1881, et en volume chez Lemerre en 1881.

C’est en août 1872 que Flaubert entreprend ce roman auquel il consacre les dernières années de sa vie et dont la rédaction est momentanément interrompue par l’écriture et la publication des Trois Contes. Le projet est toutefois ancien: le premier plan de l’ouvrage est de 1863 et l’idée du Dictionnaire des idées reçues, dans laquelle s’enracine Bouvard et Pécuchet, remonte à 1850. Plus loin encore, un texte de jeunesse intitulé Une leçon d’histoire naturelle, genre commis (1837) semble contenir les premiers germes de cette œuvre ultime de la maturité.

 

Synopsis

Deux copistes, Bouvard et Pécuchet, se rencontrent par hasard à Paris et se lient d’amitié. Bouvard ayant reçu un héritage, en 1839, les deux hommes prennent leur retraite et acquièrent à Chavignolles, dans le Calvados, une propriété dans laquelle ils s’installent (chap. 1). Ils décident tout d’abord de se consacrer à la culture mais leurs efforts, dans les domaines de l’agronomie, de l’arboriculture, de l’architecture de jardin et de la fabrication de produits alimentaires se soldent par de cuisants échecs (2). Ils se lancent alors dans l’étude de la chimie, de l’anatomie, de la physiologie, de la géologie (3), puis dans celle de l’archéologie et de l’Histoire (5). Cette dernière discipline, par le biais du roman historique, les entraîne vers l’exploration de la littérature. Le théâtre les attire tout particulièrement et ils prennent la résolution de composer eux-mêmes une pièce (4). Cependant, les événements de février 1848 surviennent et les écartent de leur projet car les deux hommes se vouent alors à l’étude de la politique (6).

Déçus tant par leurs lectures que par les événements et par le comportement de leurs concitoyens, ils cessent d’étudier et se tournent vers l’amour: Bouvard cherche à obtenir la main d’une veuve, Mme Bordin, mais il s’aperçoit bientôt que cette dernière le berne et n’est guidée que par l’intérêt; quant à Pécuchet, il parvient à obtenir les faveurs de leur jeune servante Mélie, mais s’en trouve atteint de syphilis (7). Ces déboires sentimentaux rapprochent les deux amis qui se consacrent à la gymnastique, puis au magnétisme, au spiritisme et à la philosophie (8). Déprimés par la vanité des savoirs et par l’ostracisme croissant dont on fait preuve à leur endroit, ils se tournent vers la religion mais, après une période de piété, l’épreuve de la raison, à laquelle ils soumettent leur foi, a tôt fait d’ébranler leur croyance (9). Ils recueillent deux orphelins, Victor et Victorine, et entreprennent leur éducation mais là encore, ils se heurtent à un échec (10).

La suite du roman n’a pu être rédigée par Flaubert mais il en a laissé le plan: après une conférence publique qui met un comble à l’hostilité des notables à leur égard, les deux hommes, qui «n’ont plus aucun intérêt dans la vie», décident de reprendre leur métier de copiste.

Critique

Si Bouvard et Pécuchet est une œuvre inachevée, c’est parce que le dernier chapitre du roman n’a pas été rédigé mais, surtout, parce que manque un second volume, suite et pendant du premier. Il aurait été composé de la copie entreprise par les deux hommes, c’est-à-dire vraisemblablement des notes de Flaubert que l’on regroupe généralement dans le «Sottisier», et du Dictionnaire des idées reçues. Le «Sottisier» est essentiellement constitué de citations regroupées sous diverses rubriques — «Spécimens de tous les styles», «Catalogue des idées chic», etc. —, relevées pour leur cocasserie ou leur absurdité et faisant apparaître, dans leur fond ou leur forme, la bêtise humaine. Ainsi le Dictionnaire des sciences médicales donne, parmi les «Causes de la nymphomanie», «la culture trop assidue des beaux-arts […], la fréquentation habituelle ou trop continue du Muséum»; Bossuet traite Molière d’«infâme histrion», et Lamartine Rabelais de «boueux de l’humanité»; la littérature est truffée de figures douteuses dont cette comparaison d’Alexandre Dumas fils offre un exemple: «De fins sourcils, nets et réguliers comme l’arche d’un pont.» Sans doute Flaubert aurait-il d’ailleurs emprunté quelques phrases à ses propres œuvres. Quant au Dictionnaires des idées reçues, il en décrit ainsi le projet dans une lettre à Louise Colet du 16 décembre 1822: «Une vieille idée m’est revenue, à savoir celle de mon Dictionnaire des idées reçues […]. La préface surtout m’excite fort, et de la manière dont je la conçois (ce serait tout un livre) aucune loi ne pourrait me mordre quoique j’y attaquerais tout […]. Cette apologie de la canaillerie humaine sur toutes ses faces, ironique et hurlante d’un bout à l’autre, pleine de citations, de preuves (qui prouveraient le contraire) et de textes effrayants (ce serait facile), est dans le but, dirais-je, d’en finir une fois pour toutes avec les excentricités, quelles qu’elles soient.» Il semble bien que Bouvard et Pécuchet corresponde à ce projet de livre-préface.

Ce roman, qui devait précéder une disparition quasi totale de la fiction au profit de la citation, se présente comme une odyssée à travers le savoir qui ramène les personnages à leur activité initiale de copistes. Leur parcours méthodique à travers des disciplines multiples et variées se révèle nul. Certes, les deux «cloportes» ou «bonshommes», comme Flaubert se plaît à les appeler dans sa correspondance ou ses conversations, sont des individus médiocres, intellectuellement frileux et naïfs que rien, au départ, ne prédestine à l’étude. Lorsqu’ils quittent Paris, Bouvard s’écrie: «Eh! nous n’aurons pas besoin de bibliothèque» (chap. 1); et, lorsqu’ils trouvent par hasard des livres en s’installant à Chavignolles, Flaubert précise qu’ils n’«eurent pas la fantaisie d’en lire les titres. Le plus pressé, c’était le jardin» (chap. 2). S’ils en viennent rapidement aux livres, c’est parce que, à travers les revers essuyés dans la pratique de l’agronomie, ils s’aperçoivent de leurs lacunes. Ils attendent donc des livres qu’ils leur permettent de comprendre et de maîtriser le monde. Sympathiques dans leurs espoirs et leur ténacité, pitoyables dans leurs échecs répétés, les personnages font moins la preuve de leur incapacité que celle de l’insanité des discours. Leur parcours circulaire et douloureux — il les porte au bord du suicide (chap. 8) — manifeste l’universelle vanité de tous les systèmes de pensée. Si Flaubert avait envisagé, pour ce roman, le sous-titre «Du défaut de méthode dans les sciences», c’est sans doute moins pour désigner la démarche des personnages que les impasses inhérentes au savoir lui-même.

Souvent dérisoires et comiques, Bouvard et Pécuchet sont à prendre au sérieux dans leur odyssée livresque qui les rapproche de plus en plus de leur créateur. En effet, avant de commencer à écrire vraiment son roman, Flaubert, entre 1872 et 1874, lit de multiples ouvrages et poursuit cette activité durant la rédaction; il a vraisemblablement parcouru plus de mille cinq cents livres pour Bouvard et Pécuchet: «Je lis des choses stupides, rien que de l’apologétique chrétienne, maintenant, c’est tellement bête qu’il y a de quoi rendre impies les âmes les plus croyantes» (lettre à Mme Roger des Genettes, 13 juin 1879). L’écrivain connaît donc le premier l’expérience qu’il prête ensuite à ses personnages. Ceux-ci, pour leur part, connaissent une évolution qui les conduit à des sentiments identiques à ceux de Flaubert: «Alors une faculté pitoyable se développa dans leur esprit, celle de voir la bêtise et de ne plus la tolérer. […] ils sentaient peser sur eux la lourdeur de toute la terre» (chap. 8). Comme tant d’autres personnages flaubertiens, Bouvard et Pécuchet constituent un avatar de l’écrivain porté jusqu’au fantasme de sa disparition que le second volume aurait attestée.

Très pessimiste et caustique, cette «espèce d’encyclopédie critique en farce» (lettre à Mme Roger des Genettes, 18 août 1872) est, plus encore peut-être que la Tentation de saint Antoine, le livre de toute une vie. Outre la précocité de sa conception, elle semble en effet rassembler et porter jusqu’aux plus extrêmes conséquences les composantes majeures de l’œuvre flaubertienne. Elle fait écho à la Tentation de saint Antoine dont elle forme le versant contemporain: au défilé insane des sottises antiques en matière religieuse et philosophique auquel assiste l’ermite, répond celui des sottises modernes de la science auquel se trouvent confrontés les deux «bonshommes». Dans tous les cas, d’ailleurs, Flaubert, qui se plaisait à répéter que «la bêtise, c’est de vouloir conclure», fustige moins l’effort de recherche de la vérité que le dogmatisme. Bouvard et Pécuchet s’apparente également au roman de formation, genre cher à Flaubert. L’échec intellectuel des deux copistes fait pendant à l’échec amoureux de Frédéric dans l’Éducation sentimentale. Au terme de ce trajet, l’œuvre, révélatrice du néant, s’abîme dans sa propre dissolution. Bouvard et Pécuchet, que la mort vient interrompre, ne pouvait être que la dernière œuvre de Flaubert.

 

A. SCHWEIGER

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. « Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française. » © Bordas, Paris 1994

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