Illusions perdues
ILLUSIONS PERDUES. Roman d’Honoré de Balzac (1799-1850), composé de trois parties. La première parut sous le titre final à Paris chez Werdet en 1837; la deuxième, «Un grand homme de province à Paris», chez Hippolyte Souverain en 1839, après une publication en feuilleton dans l’État sous le titre «David Séchard»; la troisième, «Ève et David», dans le tome VIII de la Comédie humaine chez Furne, Dubochet et Hetzel en 1843, où elles sont réunies sous le titre général d’Illusions perdues, la première s’intitulant alors «les Deux Poètes». Le Furne corrigé change le titre de la troisième en «les Souffrances de l’inventeur».
«Œuvre capitale dans l’œuvre» selon son auteur (lettre à Mme Hanska, 2 mars 1843), occupant chronologiquement une place centrale, somme balzacienne où se rassemblent les thématiques essentielles, cette véritable trilogie compose un roman archétypal, où se met en place le mythe d’une jeunesse et d’une époque, symbolisée par les tribulations, espérances et désillusions du héros, Lucien de Rubempré. L’irruption finale de Vautrin le relie au Père Goriot, comme elle prépare la suite, Splendeurs et Misères des courtisanes.
Synopsis
Première partie. À Angoulême, à la fin de 1819, M. Séchard vend pour un prix exorbitant son imprimerie à son fils David. Idéaliste, prédisposé à la poésie par son génie méditatif, ce dernier ne peut que vivoter, grâce aux frères Cointet, gros papetiers peu soucieux de voir son affaire tomber dans les mains d’un concurrent plus entreprenant. Il s’est lié d’amitié avec un camarade de collège, Lucien Chardon, dont la mère est née de Rubempré, et dont il épouse la sœur, Ève, tout en employant Lucien comme prote pour le sauver du désespoir. Poète, Lucien se crée en ville une flatteuse réputation. Mme de Bargeton, qui tient salon, le prend sous sa protection et en tombe amoureuse. Ne pouvant supporter les commérages de notables médiocres, mesquins et haineux (qui donnent lieu à un duel), elle enlève son poète et ils partent pour Paris. M. du Châtelet, vieil amoureux de Mme de Bargeton, les suit discrètement.
Dans la deuxième partie, Mme de Bargeton abandonne vite son plébéien de protégé sur les conseils de sa cousine, Mme d’Espard. Lucien essaie d’écrire et rencontre Daniel d’Arthez, vertueux jeune homme de talent qui l’introduit dans son cercle d’idéalistes, le Cénacle. Mais Lucien n’y reste guère, ayant fait la connaissance du peu scrupuleux journaliste Lousteau (qui reparaît dans la Muse du département), lequel lui explique le monde littéraire, et lui fait connaître l’éditeur Dauriat, qui refuse à Lucien la publication d’un recueil de sonnets. Lousteau lui conseille le journalisme, où Lucien brille. Se trouvant une maîtresse dévouée en la personne de l’actrice Coralie, Lucien fait capituler Dauriat, qui lui achète son manuscrit. Lancé dans les lettres et la société, paradant au milieu des «lions» et des dandies, Lucien se fait des ennemis qui ourdissent des cabales contre lui et Coralie, s’endette, s’affilie aux ultras pour officialiser son nom, et en vient à commettre des vilenies, éreintant le livre de d’Arthez, ce qui lui vaut une blessure dans un duel. Pour soigner Coralie malade, il signe des billets au nom de David et, après la mort de sa maîtresse, ruiné (il a dû composer des chansons grivoises pour payer les obsèques de Coralie), désespéré, brouillé avec Lousteau, discrédité, il quitte enfin Paris pour rentrer à Angoulême.
La dernière partie montre Lucien voyageant dans une calèche qui ramène à Angoulême M. du Châtelet, nommé préfet, accompagné de sa femme, l’ex-Mme de Bargeton. David Séchard, victime de l’indélicatesse de Lucien, est poursuivi pour dettes, alors qu’il a mis au point un nouveau procédé pour la fabrication du papier. Les frères Cointet, aidés de l’infâme Cérizet, l’acculent à la faillite. Lucien, qui a causé l’arrestation de son beau-frère, veut mettre fin à ses jours, mais il rencontre sur la route l’abbé Carlos Herrera (il s’agit de Vautrin). Celui-ci lui fait miroiter sa mystérieuse puissance, et lui propose une forte somme s’il se soumet à ses volontés. Ève reçoit cette somme, accompagnée d’un mot où Lucien annonce qu’il a «vendu sa vie». David, lui, vend son invention aux Cointet et se consacre paisiblement aux lettres. Les notables accèdent aux responsabilités grâce à la révolution de Juillet. «Quant à Lucien, son retour à Paris est du domaine des Scènes de la vie parisienne.»
Critique
Portrait d’un enfant du siècle, tableau d’une ville de province, scène de la vie parisienne mondaine, littéraire, artistique et journalistique, mais comportant aussi une intrigue familiale, des développements (parfois sous la forme de «tartines») sur l’imprimerie, la librairie, les manœuvres légales, les protêts d’huissier, etc., ce roman foisonnant s’organise d’abord autour d’une étude de caractère, voire de cas. Ayant fixé son destin romanesque dans la Torpille (1838, voir Splendeurs et Misères des courtisanes), Balzac, au-delà des nombreux modèles mis à contribution, place en son héros une faiblesse rédhibitoire. Talentueux mais influençable, séduisant mais égoïste, Lucien veut parvenir, mais s’intéresse davantage aux signes et aux facilités de la réussite qu’au travail véritablement créateur, fût-il obscur. Ses illusions en font une proie toute désignée pour les prédateurs, jaloux et intrigants.
Dès lors, Lucien sera pris au piège des calculateurs, d’Angoulême à Paris, jusqu’à tomber sous la coupe d’un Vautrin, qui, littéralement, lui achète son âme: «Je serai toujours heureux de vos jouissances qui me sont interdites. Enfin, je me ferai vous.» En dépit ou à cause de ses dons, Lucien n’aura donc été qu’une marionnette et une victime, promise à l’écrasement par une société impitoyable. D’où l’importance de ses expériences dans une capitale qu’il traverse comme un météore. Du grand monde à la presse, des théâtres aux salons, des bibliothèques aux librairies, Lucien passe par une série d’humiliations, d’épreuves et de succès fulgurants, qui sont autant de compromissions et de dégradations.
Révélateur des mœurs, Lucien éprouve et subit la fascination qu’exercent les instances du pouvoir moderne, les milieux brillants où trône l’esprit le plus acéré mais le plus superficiel, les nouvelles valeurs. Argent, escroquerie intellectuelle, culte du succès: une société, au fond déboussolée, s’agite frénétiquement, étourdissant les jeunes gens, enivrés mais vite dégrisés. Paris, ce Moloch qui absorbe les jeunes talents provinciaux, s’oppose à la province stérile. Évoluent à Angoulême des types marqués par la fatuité, l’étroitesse et le ridicule: une Mme de Bargeton à Paris pâlit instantanément auprès d’une Mme d’Espard. Lucien peut dès lors confronter les deux univers, mais, ayant bâti ses illusions en province, au contraire d’un Rastignac qui, dans le Père Goriot, découvre à Paris les rouages sociaux, il perd son âme dans l’enfer parisien; d’où la nécessité romanesque du retour en province d’un personnage dévitalisé. Si Rastignac peut, par la force de sa volonté, se construire lui-même et trouver sa voie, Lucien meurt comme individu et ne pourra désormais plus vivre que par procuration. Encore lui faudra-t-il d’abord mesurer les effets désastreux de sa légèreté, contempler horrifié la projection familiale de ses excès et de ses illusions.
Cette défaillance de la volonté l’aveugle en même temps sur les réalités, qui périodiquement l’anéantissent. De même qu’il n’a pas su comprendre la raison de l’amour que lui portait à Angoulême Mme de Bargeton, cette muse médiocre, de même il ne parviendra jamais à véritablement connaître, et donc posséder une société parisienne à jamais impénétrable aux yeux d’un ébahi, alouette captivée par le chatoyant miroir.
Placé au centre de ce roman de l’échec, Lucien s’inscrit aussi dans tout un ensemble de rapports symétriques qui organisent les tensions dynamiques de la fiction. Ève, angélique figure du dévouement, de l’amour conjugal et familial, répond à l’égoïste et orgueilleuse Mme de Bargeton, comme Lucien répond à David d’une part et à Daniel d’Arthez d’autre part. Au groupe diabolique des journalistes, ces corrupteurs jaloux, s’oppose le Cénacle, généreux, solidaire et dévoué à l’art comme au savoir. Pourtant le satanique Lousteau, démon du Paradis perdu, a cru lui aussi aux vertus du travail créatif: «Mon pauvre enfant, je suis venu comme vous le cœur plein d’illusions, poussé par l’amour de l’art, porté par d’invincibles élans vers la gloire: j’ai trouvé les réalités du métier, les difficultés de la librairie et le positif de la misère», misère que supporte «héroïquement» d’Arthez, au nom de ses principes: «On ne peut pas être grand homme à bon marché.» Face au cynique désabusé et à l’idéaliste, moins éloignés peut-être qu’il n’y paraît, et qui détiennent tous deux une part de vérité sur le monde, tout se passe comme si Lucien subissait une initiation par défaut, dont il ne sort pas plus lucide, mais plus dépossédé de lui-même. Carlos Herrera peut venir.
Composant un tableau d’attitudes et de points de vue, Balzac favorise la dramatisation du dialogue qui entrecoupe le récit. S’anime ainsi un roman où prolifèrent les métaphores et dont les protagonistes atteignent à la dimension d’allégories. C’est que le romancier écrit le poème d’une destinée, où l’essence du XIXe siècle se trouve exprimée. Fabuleux ballet, poignante tragédie, comédie de mœurs, opéra aux multiples tableaux, épopée où se mêlent le vice et la vertu, le cynisme et les larmes, l’angoisse et le rêve, Illusions perdues impose sa densité et fait accéder la fiction à la grandeur du mythe, celui d’une Chute moderne.
G. GENGEMBRE
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. « Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française. » © Bordas, Paris 1994