Suivant de près la publication de L’interprétation des rêves, l’étude portant sur le mot d’esprit se situe dans la même perspective, d’ailleurs explicite dans le titre même. Ainsi le parallèle est dégagé entre les mécanismes en cause dans les deux cas, avec une insistance particulière portée sur la condensation et surtout sur le déplacement. Curieusement, la figuration hallucinatoire, qui a priori n’est pas en jeu dans la technique du mot d’esprit est l’objet d’un approfondissement théorique important. Elle est en effet inséparable de la mise en jeu de la régression qui est différente de ce qui a été montré à propos du rêve. Elle sert dans les deux cas une intention mais se joue nécessairement dans le cas du mot d’esprit entre une ou deux personnes associées au faiseur du mot. Le mot joue donc un rôle « social » entre ces deux ou trois personnes, dont l’une est éventuellement le public au sens le plus large comme le plus restreint mais, et ce n’est qu’à peine suggéré, cela intéresse surtout le public constitué par l’analyste, l’analysant et la personne objet.
Ce qui importe au premier abord est le rapprochement possible entre, non seulement la technique du mot d’esprit et de l’interprétation, mais surtout les changements topiques et économiques en jeu dans les deux cas. La description saisissante qui en est faite semble concerner l’interprétation brève : elle est concise, condensée, visant à entraîner, sinon l’apparition de stupéfaction et d’illumination, tout au moins l’abaissement du niveau des défenses et une libération soudaine des « tendances » pulsionnelles. C’est ce que le rire manifeste dans le cas du mot spirituel, éventuellement aussi dans celui de l’interprétation, ouvrant un aperçu sur le refoulé, sans que cela engage nécessairement une véritable mutation. Chez l’auteur du mot un élément préconscient passe dans l’inconscient où il est élaboré et repris aussitôt par la perception consciente. Nous voyons les raisons pour lesquelles la figuration tient une place importante dans ce travail : la perception est sous-jacente au déguisement verbal de l’expression spirituelle, et dans nombre de cas de l’interprétation, ce qui définit une figuration hallucinatoire, si fugitive qu’elle soit. Ainsi se rapprochent le mot d’esprit, l’idée incidente (Einfall), et aussi l’interprétation du rêve, au sens de Deutung, tel que Freud l’avance en l’opposant aux constructions. Cependant, « l’habillage de mots », qui prévaut dans le mot d’esprit, lorsque l’idée incidente émerge de l’inconscient et n’a d’autre but que de déguiser la pensée et ses intentions en lui donnant un tour comique et stupéfiant, est d’une tout autre nature dans le cas de l’interprétation brève. Si brève que soit son élaboration elle doit se rendre acceptable pour le patient en intégrant l’actualité du transfert et tout autant du contre-transfert. De ce fait, l’interprétation est sans doute dans tous les cas, une construction ou un élément d’une construction, qu’elle soit pleine d’esprit ou non.
Freud attache beaucoup d’attention au « trio » nécessaire au mot d’esprit, du moins lorsqu’il est tendancieux. Celui-ci comporte l’auteur du mot, ou première personne, l’auditeur, appelé aussi tierce personne ou l’autre. La seconde personne est l’objet ou la victime de la plaisanterie obscène qui la dénude éventuellement, qu’elle soit présente ou non. Apparemment, seule est prise en compte la condition économique qui consiste en un jeu complexe où l’auteur ne peut rire de sa plaisanterie et n’en jouit que par le rire de la tierce personne. Celle-ci n’étant pas concernée peut jouir sans inhibition de la situation scabreuse, après avoir été mise en tension, dans un état de stase libidinale croissante, par l’auteur de la plaisanterie. On ne peut penser que ce scénario ait été monté puis démonté de façon « innocente », sans rapport avec la situation analytique. Celle-ci paraît pourtant exclue dans le contexte sadique qui vise à « dénuder » une personne. Peut-être faut-il considérer que le trio décrit en fait la situation de deux personnes, dont l’une est alternativement ou simultanément l’auteur et la tierce personne. S’il s’agit du patient, il décrit une situation obscène concernant un ou des absents, sans doute oedipens, avec l’intention de faire rire l’analyste, mais sans s’impliquer vraiment dans la situation qui se présente comme comique. Mais cela peut aussi concerner l’analyste, l’interprétant, dont une part préconsciente plonge dans l’inconscient, et en fait retour sous la forme d’une idée incidente, qui peut être énoncée avec l’habillage de mots dans lequel il émerge (« il me vient de dire », peut-il penser par exemple) ou plus souvent être retenue, dans une certaine stase. Elle peut être alors élaborée et faire entrer dans les formes d’une construction une idée incidente émergeant du préconscient. Elle peut éventuellement prendre la forme d’un mot d’esprit.
Dans ce cas c’est le processus de condensation, en jeu dans l’élaboration du mot, qui exigera ou non un travail plus ou moins prolongé de déplacements tant chez l’analyste que chez l’analysant. Mais il arrive que le mot reste comme un point de condensation d’énergie, à l’arrière-plan de la scène analytique où se révéleront ces facettes, dans un travail où condensation et déplacement s’associent ou alternent dans le travail du jeu de mots tout comme de son interprétation.
Dictionnaire Freudien (PUF), Pierre Chauvel, p.1317-1319