Montaigne : Être à soi

Être à soi

C’est assez vécu pour autrui, vivons pour nous au moins ce bout de vie. Ramenons à nous et à notre aise nos pensées et nos intentions. Ce n’est pas une légère partie que de faire sûrement sa retraite : elle nous occupe assez sans y mêler d’autres entreprises. Puisque Dieu nous donne loisir de disposer de notre délogement, préparons-nous-y ; plions bagage ; prenons de bonne heure congé de la compagnie ; dépêtrons-nous de ces violentes prises qui nous engagent ailleurs et nous éloignent de nous. Il faut dénouer ces obligations si fortes, et désormais aimer ceci et cela, mais n’épouser rien que soi. C’est-à-dire que le reste soit à nous, mais non pas joint et collé en façon qu’on ne le puisse déprendre sans nous écorcher et arracher avec quelque pièce à nous. La plus grande chose du monde, c’est de savoir être à soi.

Livre I,
« De la solitude », 246

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