Amant (l’)
AMANT (l’). Roman de Marguerite Duras (née en 1914), publié à Paris aux Éditions de Minuit en 1984. Prix Goncourt.
Dans Un barrage contre le Pacifique, Marguerite Duras avait déjà retracé une partie de sa jeunesse, en se peignant sous les traits de Suzanne. «Ce que je fais ici est différent, et pareil», écrit-elle au début de l’Amant. Malgré l’utilisation alternée de la première et de la troisième personne, le propos est ici nettement autobiographique. La différence fondamentale entre les deux versions réside dans la présentation des deux héros: Suzanne, l’adolescente solitaire et désespérée d’Un barrage, est cette «petite» attachante qui deviendra écrivain; le piteux «Monsieur Jo» est cette fois un étranger énigmatique et attirant.
Synopsis
À quinze ans et demi, en traversant le Mékong, la narratrice rencontre sur le bac un jeune Chinois élégant et fortuné. Il va devenir son amant, malgré les distances qui les séparent: son père à lui, banquier autoritaire, l’a déjà fiancé à une jeune Chinoise du Nord; sa mère à elle, pauvre et raciste, entend seulement profiter des largesses de ce prétendant qu’elle méprise. Apparaissent en arrière-plan les silhouettes dont la description s’intègre plus ou moins facilement à l’évocation de cet amour passionné: une jeune pensionnaire au corps éblouissant, une mendiante folle, une étrangère mystérieuse… La «petite» doit un jour partir définitivement pour la France. Elle reste longtemps sur le pont du navire qui l’emmène: l’amant est sur le quai. Il ne reparaît qu’une fois dans la vie de l’auteur. Des années plus tard, il l’appelle au téléphone pour lui affirmer «qu’il ne pourr[a] jamais cesser de l’aimer, qu’il l’aimer[a] jusqu’à la mort».
Critique
Avant même de recevoir le prix Goncourt, le livre connut un immense succès. Il s’est vendu en tout à 1 600 000 exemplaires. Cet engouement tient peut-être à la renommée (déjà grande en 1984) d’un auteur réputé difficile et mal connu du grand public, auquel cet ouvrage autobiographique donnait aisément accès. Il s’explique aussi par la simplicité du canevas et la mise en relief originale que lui donne le style de Duras.
Rien de plus romanesque, au sens populaire du terme, que l’histoire de cet amour proscrit dans un décor exotique. On touche presque au cliché. Pourtant, la présentation en est déroutante et neuve. Il ne s’agit pas en effet d’une narration véritable, racontant de manière linéaire la progression du sentiment, mais de descriptions successives d’images fixes, apparaissant selon un ordre imprévisible. La chronologie n’est pas respectée. Le passage d’un motif à l’autre est libre et parfois arbitraire: «Je pense souvent à cette image que je suis seule à voir encore», «Que je vous dise encore», «Sur le bac, regardez-moi»… Les scènes semblent surgir, mues par la force du souvenir, dans une cohérence affective dont le rythme rappelle celui de la confidence orale. Elle font ensuite l’objet d’ajustements successifs qui s’apparentent à des procédés cinématographiques: arrêt sur image, mise au point, ralenti. Le style associe volontiers des éléments immuables — expressions martelées qui établissent les points forts de la sensibilité de l’auteur — à des formulations changeantes qui, par approximations successives, figurent la lente remontée à la mémoire des souvenirs altérés par les «enfouissements» de la vie.
L’auteur retrouve, chemin faisant, les composantes essentielles de son œuvre: personnages fondamentaux (la mère, la mendiante, Anne-Marie Stretter) ou motifs obsédants (la voiture noire, le diamant, le fleuve). Ils sont ici replacés dans leurs dimensions strictement biographiques. Mais Marguerite Duras ne se cantonne pas à livrer quelques clés. Elle établit une correspondance entre l’expérience intime et la composition littéraire. Tandis que lui échappent les données de son existence («L’histoire de ma vie n’existe pas. Ça n’existe pas. Il n’y a jamais de centre. Pas de chemin, pas de ligne»), les libertés prises dans l’œuvre éclairent les faits en précisant leurs prolongements imaginaires: «J’ai peuplé toute la ville de cette mendiante de l’avenue. […] Elle est venue de partout.»
En 1991, tandis que Jean-Jacques Annaud porte l’Amant à l’écran, l’auteur raconte de nouveau cet amour dans l’Amant de la Chine du Nord. Cette version est plus longue, plus visuelle. Elle inclut des dialogues entre la jeune fille et le Chinois. Marguerite Duras n’intervient plus dans le récit pour éclairer, à partir d’un épisode, son existence ou son œuvre: comme elle le précise en tête de l’ouvrage, l’Amant de la Chine du Nord est d’abord un roman.
C. CARLIER
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. « Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française. » © Bordas, Paris 1994