Un barrage contre le Pacifique (1950)

Un barrage contre le Pacifique

 

UN BARRAGE CONTRE LE PACIFIQUE. Roman de Marguerite Duras (née en 1914), publié à Paris chez Gallimard en 1950.

Synopsis

Première partie. La mère, vieille femme usée et malade, vit avec ses deux enfants, Joseph et Suzanne, vingt et dix-sept ans, dans sa concession de la plaine de Ram en Indochine. Cette concession, c’est le drame de sa vie: elle y a englouti les économies de quinze années de privations et de sacrifices. Or l’administration coloniale lui a vendu une zone incultivable parce qu’inondée à chaque marée de juillet. La mère, aidée par des indigènes auxquels elle a communiqué son désir de se battre, avait fait établir alors d’immenses barrages qui ont cédé immédiatement devant le flot, et elle a définitivement baissé les bras. Joseph et Suzanne, l’un révolté, l’autre passive, attendent de pouvoir aller enfin vivre ailleurs. Lorsque M. Jo, le fils d’un riche planteur, s’attache à Suzanne, l’horizon s’entrouvre pour chacun, jusqu’à ce qu’ils comprennent qu’il ne l’épousera pas. Avant de quitter la concession, il laisse à la jeune fille une bague ornée d’un diamant.

Seconde partie. Toute la famille part alors pour «la ville» dans l’espoir de vendre la bague. La mère nourrit des projets insensés; Joseph et Suzanne espèrent. Mais le diamant ne trouve pas preneur. Le temps passe. Joseph, amoureux, disparaît. La mère dort pour oublier le diamant et la fugue de Joseph. Suzanne, présentée à Barner, un représentant en fils d’une usine de Calcutta, refuse sa proposition de mariage. Soudain Joseph reparaît. Il a vendu le diamant. La mère utilise cet argent tant attendu pour payer des intérêts de prêts en retard. Lorsqu’ils rentrent à la concession, elle est au bout de ses forces. Joseph finit par quitter la concession dans le sillage de la femme rencontrée à la ville. Suzanne attend un homme, n’importe lequel, un «chasseur» qui l’épousera et l’emmènera. C’est Agosti, fils d’un colon ruiné, contrebandier, qui la choisit. Mais la mère meurt. Joseph, revenu pour l’enterrement, repart en emmenant Suzanne.

 

Critique

Ce roman de Marguerite Duras n’est pas sans évoquer certains éléments de sa vie, puisque l’auteur est née en Indochine où elle a passé son enfance et son adolescence. Le livre, s’il n’a rien d’une autobiographie, est nourri d’un certain nombre d’observations et de souvenirs qui donnent à l’intrigue, à la situation des personnages et au monde qui les entoure, un réalisme convaincant. Le roman se présente en effet d’abord comme une démystification du «mirage colonial», et révèle un monde à deux vitesses où les nantis, minoritaires, côtoient d’innombrables victimes, ces petits colons naïfs soumis à l’arbitraire d’une administration vénale et inhumaine (voir la description de la ville coloniale au début de la seconde partie). De plus, il dénonce (voir, toujours dans la seconde partie, la longue lettre opiniâtre et désespérée de la mère aux agents du cadastre) l’exploitation des colonisés par les Blancs, le manque d’hygiène, de soins, de nourriture et d’eau dont souffrent les indigènes et dont meurent leurs enfants, tandis que les gros colons s’enrichissent en les dépouillant peu à peu de leurs terres cultivables: «Pas plus que les oiseaux ou les singes de l’embouchure du rac n’ont de titre de propriété vous n’en avez. Qui donc vous les aurait donnés? Ce sont les chiens du cadastre de Kam qui ont inventé ça pour pouvoir disposer de vos terres et les vendre […]. Les terres que vous convoitez et que vous leur enlevez, les seules terres douces de la plaine, sont grouillantes de cadavres d’enfants.» Comme le personnage de la mère qui en est le porte-parole privilégié, la dénonciation est patiente, sensible, lucide et désespérée.

Mais cette peinture du monde colonial n’est que la toile de fond du roman. Les scènes, les dialogues, les récits, sont plus nombreux que les descriptions. C’est pourquoi la richesse et l’originalité déjà sensibles de l’univers romanesque de Marguerite Duras tiennent aux personnages et aux rapports qu’ils tissent, à leur rôle dans l’élaboration de l’intrigue: tout passe par eux, part d’eux, revient à eux. Ils sont véritablement le moteur du récit, lui conférant son côté abrupt, l’imprégnant de leur violence, de leur résignation, de la dérision qui caractérise certaines de leurs réactions. On se trouve donc ici dans le domaine du roman traditionnel, où la narration, les personnages et leur psychologie conservent leur place, tandis que déjà s’élaborent certains des thèmes chers à l’auteur: le monde colonial (voir le Vice-consul, India Song, le Ravissement de Lol V. Stein, l’Amant), l’amour comme salut, l’attente surtout, l’impossibilité de la vivre et même de la dire.

 

V. STEMMER

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. « Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française. » © Bordas, Paris 1994

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