Montaigne : Bonne conscience

Bonne conscience

Il n’est bonté qui ne réjouisse une nature bien née. Il y a certes je ne sais quelle satisfaction de bien faire qui nous réjouit en nous-mêmes et une fierté généreuse qui accompagne la bonne conscience. Une âme courageusement vicieuse se peut à l’aventure garnir de sécurité, mais de cette complaisance et satisfaction elle ne s’en peut fournir. Ce n’est pas un léger plaisir de se sentir préservé de la contagion d’un siècle si gâté, et de dire en soi : « Qui me verrait jusque dans l’âme, encore ne me trouverait-il coupable, ni de l’affliction et ruine de personne, ni de vengeance ou d’envie, ni d’offense publique des lois, ni de nouvelleté et de trouble, ni de faute à ma parole ; et quoique la licence du temps permît et apprît à chacun, je n’ai mis la main ni sur les biens, ni en la bourse d’homme français, et n’ai vécu que sur la mienne, non plus en guerre qu’en paix, ni ne me suis servi du travail de personne, sans verser salaire. » Ces témoignages de la conscience plaisent ; et ce nous est un grand bénéfice que cette réjouissance naturelle, et le seul payement qui jamais ne nous manque.

Livre III, « Du repentir », 847

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