Pain dur (le)
PAIN DUR (le). Drame en trois actes et en prose de Paul Claudel (1868-1955), publié à Paris chez Gallimard en 1918, et créé à Paris au théâtre de l’Atelier en 1949.
Synopsis
Dans l’ancienne bibliothèque du monastère cistercien devenu propriété des Coûfontaine, la jeune Polonaise Lumîr, fiancée à Louis, le fils de Sygne qui est morte et de Turelure devenu comte de Coûfontaine (voir l’Otage), confie à Sichel, la compagne de Turelure depuis deux ans, son désir de récupérer l’argent qu’elle a avancé à Louis pour mettre en valeur des terres algériennes. Si elle ne recouvre pas cette somme qui ne lui appartenait pas et qui doit aider à libérer sa patrie du joug étranger, Lumîr se dit prête à retourner dans son pays. Turelure, sollicité par elle, n’avancera l’argent que si elle accepte de l’épouser (Acte I). Le lendemain, Louis, revenu inopinément, affronte son père. Pour Turelure, «il n’y a pas d’autre terre que la terre de France». Lumîr provoque Louis en lui annonçant le projet de mariage, et lui donne deux pistolets. Louis reproche à son père de l’empêcher de mener à bien ses entreprises; «Tu es le Turelure concurrent et successeur», riposte le comte. Devant son obstination, le fils tire mais manque par deux fois le père, qui s’écroule, terrassé par un arrêt du cœur (Acte II). Deux jours plus tard, Louis fait ses comptes. Lumîr reconnaît en lui une nouvelle incarnation de Turelure. Il veut l’emmener en Algérie mais elle prétend qu’il l’accompagne en Pologne, là où leurs âmes seront unies au-delà de tout. Il refuse et elle l’engage à épouser Sichel, dont Turelure a fait son héritière, mais qui renonce à cette fortune. Louis propose alors le mariage à la jeune Juive, et vend au père de Sichel la terre de Dormant, le berceau de sa famille (Acte III).
Critique
Dans la trilogie de Claudel, le Pain dur fait suite à l’Otage et en constitue comme la liquidation. Le drame culmine à l’acte III qui voit le meurtre du père, cet agent historique de la Restauration et de la monarchie de Juillet, et s’achève sur la vente du domaine que la mère de Louis avait patiemment reconstitué. L’action progresse alors que s’accomplit la transformation des personnages, soit qu’ils s’obstinent et courent à leur perte, comme Turelure et Lumîr, soit qu’ils se métamorphosent en leur apparent contraire, comme Sichel et Louis. Les rôles sont très rigoureusement distribués au sein du quatuor. Alors que les deux femmes, la Juive Sichel et la Polonaise Lumîr, semblent chargées de tout un passé spirituel, les deux personnages masculins, dépourvus de sensibilité religieuse, incarnent le principe de réalité. Mais ces quatre figures jouent un étrange ballet, qui souligne le caractère instable des relations humaines: la fiancée du fils est prête à épouser le père, qui déshérite son fils pour une compagne qu’il n’aime pas et qui finira par se marier avec le fils… Au-delà des apparences, Claudel suggère la vanité d’une société fondée sur des rapports purement économiques: ainsi Turelure, ce parvenu, projette de transformer le monastère cistercien en papeterie. Chacun manipule les autres et est manipulé par eux. Turelure détient le pouvoir parce qu’il possède l’argent; alors que, dans l’Otage, il pouvait incarner, en quelque sorte, le bras séculier de Dieu, il apparaît dans le Pain dur comme dégradé et dégradant; sous son regard, tout devient comédie, surtout le pouvoir politique: «Quand Sa Majesté sort des Tuileries, au roulement du tambour, entourée de toute sa cour et des représentants de la Propriété française, ah, c’est un beau spectacle!» (I, 3). Il maltraite Sichel et humilie son fils; à l’égard de Lumîr, il adopte une stratégie plus insidieuse, cherche à temporiser. Elle lui pose un ultimatum: «Je ne puis rester que si mon argent part à ma place» (I, 3). Il l’utilise dans son opposition irréductible à son fils, qu’il a identifié comme son semblable. Mais il meurt littéralement de peur. Repoussé par sa mère comme l’enfant de son père, malmené par son père comme le concurrent potentiel, Louis manifeste des ambitions coloniales, mais il a perdu tout pouvoir sur la femme qu’il dit aimer. Pis encore, il semble perdre sous nos yeux les qualités de courage et de générosité qui l’avaient conduit en Algérie, pour devenir le double louis-philippard de Turelure. Lumîr, quant à elle, hérite des illusions de Rimbaud — et de Tête d’or: «La réalité est absente. La vraie vie est absente. Moi, du moins, je suis éveillée pour ce court moment» (III, 2). Dépossédée de sa terre natale, sans lieu, elle ne voit dans le monde que mirages. Elle rêve un instant qu’elle pourrait devenir, elle, la Patrie, la Terre promise de Louis, qui serait son soutien: mais en vain. Ultime rebondissement, c’est Sichel qui semble s’imposer: issue de la race sans terre, elle renonce à son peuple pour faire alliance avec Louis. «Il y a quelque chose de rompu entre les hommes et nous, tant pis pour eux, c’est à nous d’en profiter» (II, 3). Dans ce drame d’un extrême réalisme (par rapport à la production antérieure de Claudel) et fortement ancré dans une situation historique, la crudité de l’expression, la violence amorale des personnages avides d’imposer leur volonté de puissance traduisent la dégradation morale d’une société dont le fondement spirituel vacille.
V. ANGLARD
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. « Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française. » © Bordas, Paris 1994