Les Précieuses ridicules (1659)

*

Précieuses ridicules (les)

 

PRÉCIEUSES RIDICULES (les). Comédie en un acte et en prose de Molière, pseudonyme de Jean-Baptiste Poquelin (1622-1673), créée à Paris au théâtre du Petit-Bourbon le 18 novembre 1659, et publiée à Paris chez Claude Barbin en 1660.

Les Précieuses ridicules sont la première pièce de Molière conçue et créée à Paris après ses treize années de pérégrinations provinciales (1645-1658), l’Étourdi et le Dépit amoureux — joués avec grand succès au Petit-Bourbon en 1658-1659 — n’étant en fait que des reprises. Le véritable coup d’essai du dramaturge fut aussi un coup de maître, puisque les Précieuses ridicules, selon la formule d’Antoine Adam, ont été pour Molière l’équivalent du Cid pour Corneille: un triomphe inaugural. Il faudrait seulement ajouter que ce triomphe n’eut pas lieu le jour de la première (18 novembre 1659), mais lors de la deuxième représentation (2 décembre), et que les Précieuses — comédie en un acte et en prose — ne pouvaient espérer la glorieuse autonomie du Cid: elles étaient destinées à l’accompagnement d’une pièce dite «sérieuse» (ce fut d’abord Cinna, puis l’Alcionée de Du Ryer). En vérité, c’était à la «farcissure» que se précipitaient les spectateurs bien plus qu’au plat de résistance. Molière, pour les attirer, avait utilisé une intrigue de Scarron (dans l’Héritier ridicule, 1649, on voyait déjà un personnage se venger d’une jeune fille en la faisant séduire par un valet déguisé et grotesque), mais en lui donnant pour ressort un thème d’actualité. Il est sans doute ainsi le premier auteur qui ait consacré une pièce de théâtre à faire la satire d’une mode. Si, en effet, la préciosité est de tous les temps, la mode précieuse, au sens strict de l’histoire littéraire, ne dure qu’une dizaine d’années: des lendemains de la Fronde, avec les interminables volumes de la Clélie de Mlle de Scudéry (apparemment dévorés par Magdelon, sc. 4), au début de la décennie 1660-1670, avec le second Grand Dictionnaire des précieuses de Somaize (1661). Dans l’intervalle, il faut mentionner l’abbé de Pure, parce qu’à côté de son grand «roman» de la Prétieuse (1656-1658), il a donné aux comédiens-italiens en 1656 une pièce portant le même titre, qui ne fut pas imprimée mais dont Molière connaissait au moins le schéma. Ce sont les Précieuses ridicules, en tout cas, qui firent événement, ainsi que l’attestent non seulement le montant des recettes et le nombre des représentations (44 jusqu’en octobre 1660), mais aussi le Récit de la farce des «Précieuses» par Mlle Desjardins en 1660 et l’exploitation systématique de leur succès par Somaize la même année (les Véritables Précieuses en janvier, la transcription versifiée de la pièce de Molière en avril, le Procès des Précieuses en juillet). Molière dut même publier précipitamment son texte, le 29 janvier 1660, pour contrecarrer une entreprise de piraterie éditoriale: «C’est une chose étrange qu’on imprime les gens malgré eux», s’exclame l’auteur dans une Préface plus ravie qu’indignée.

 

Synopsis
La Grange et Du Croisy décident de se venger des deux «précieuses ridicules», Magdelon et Cathos (respectivement fille et nièce du bourgeois Gorgibus), qui les ont rebutés. Celles-ci, après le départ de leurs soupirants, se plaignent en effet de leurs propositions de mariage: au lieu de suivre patiemment les étapes obligées de la cartographie sentimentale, ils commencent par la fin! Mais un amant plus au fait des galanteries à la mode se présente, le marquis de Mascarille. Ses élégances, passablement voyantes, d’esprit et de vêtement plongent les précieuses dans l’admiration. Lorsque se joint à la compagnie le vicomte de Jodelet, prétendu héros militaire, elles sont au comble du ravissement. On commence à danser au son du violon: las! La Grange et Du Croisy, un bâton à la main et suivis de spadassins, font irruption dans la salle. Ils rossent et dépouillent Mascarille et Jodelet, les valets dont ils se sont servis pour abuser Magdelon et Cathos: ridiculisées et humiliées, les deux précieuses n’ont plus qu’à se cacher.

 

Critique

Les Précieuses ridicules, première synthèse proprement moliéresque, sont au confluent de la farce française et de la comédie italienne. De la farce, elles ont la structure très simple — un seul acte, un bon tour joué à des ridicules — et au moins un personnage caractéristique: Jodelet, avec son visage enfariné, auquel on peut adjoindre Gorgibus, présent déjà dans la Jalousie du Barbouillé (voir le Médecin malgré lui). Farcesques aussi les bastonnades et autres jeux de scène (comme celui où Mascarille met la main sur le bouton de son haut-de-chausses pour exhiber une glorieuse cicatrice) fort détonnants dans l’univers éthéré des précieuses. Même si Molière a supprimé pour l’édition quelques plaisanteries gauloises, on s’explique que Mlle Desjardins ait parlé de «la farce des Précieuses». Mais c’est de la comédie italienne que viennent le masque de Mascarille et, plus généralement, la maîtrise du jeu confiée à des valets. Molière toutefois a fait plus que juxtaposer deux traditions comiques; il leur a donné pour cible les mœurs contemporaines. Cathos et Magdelon participent de la mode précieuse par l’exaltation de l’amour au-dessus du mariage et par l’affectation du langage. Elles ne sont pas par principe hostiles au mariage, comme l’Armande des Femmes savantes, mais mettent leur plaisir aux rites romanesques («Billets-Doux, Petits-Soins, Billets-Galants et Jolis Vers») qui le précèdent et retardent. Dans l’amoureuse quête, le langage a le rôle essentiel, et nos précieuses enseignent par l’exemple les procédés du haut style: inflation d’adverbes, adjectifs substantivés («Le doux de votre flatterie»), périphrases («Les âmes des pieds» pour désigner les violons), métaphores filées. Mme de Rambouillet et Mlle de Scudéry devaient-elles se tenir offensées de la satire? Molière a pris la précaution de ne mettre sur scène que «deux pecques provinciales», bourgeoises de surcroît. Les apparences étaient sauves, dont les véritables précieuses voulurent bien se contenter.

 

G. FERREYROLLES

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. « Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française. » © Bordas, Paris 1994

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *