Quand les 440 notions du Vocabulaire de la psychanalyse de Laplanche et Pontalis se retrouvent en rangs serrés dans l’index alphabétique, on ne voit rien à signaler qui n’ait jamais fait l’objet d’une remarque sémantique ou analytique venue attirer l’attention sur l’origine allemande de telle ou telle. Bien souvent la rubrique correspondante dans le corps de l’opus s’est occupée de la question.
Si l’on observait maintenant la série alphabétique des notions correspondantes dans la langue qui fut d’abord celle de la psychanalyse, on ferait sans doute quelques remarques peu originales sur l’abondante présence de termes formellement identiques (d’origine française… mais Freud n’était-il pas viennois), et observerait surtout côté allemand des séries continues commençant par un même élément d’origine sémantique floue ou pervertie (particule séparable ou non, issue d’une préposition du genre ab, an, auf, aus, bei, etc., toujours en vigueur, gardienne d’un verbe plus ou moins transitif). Le français pourrait exhiber aussi des séries comparables de mots composés commençant par le même préfixe, en quantité moindre cependant.
Comme dit Hölderlin dans un poème tardif : il y aurait beaucoup à dire de cela.
On en profiterait cependant pour attirer l’attention sur la présence dispersée d’un bouquet de substantifs allemands d’une grande brièveté et comme installés dans une parentèle commune au coeur de la grande troupe lexicale : Angst, Trieb, Lust, Zwang, Drang, Furcht, Schrek, droits dressés à l’horizon comme les cavaliers d’une apocalypse dans une armure aussi impénétrable qu’inimitable, rescapés d’une époque où il n’y avait qu’eux pour dire des états du psychisme éprouvés par des individus.
La langue allemande a parlé ce charme ancien. Sans plus. Et la psychanalyse a environné ces vestiges d’un riche discours protecteur.
C’est le cas du concept emprunté par Freud au paradigme ordinaire de l’appui destiné à combattre le basculement, en ce qu’il n’est pas une chute simple, due à la disparition subite d’un soutien, mais un mouvement complexe impliquant, outre la pesanteur, quelque chose comme un axe vital perpendiculaire à celui de la chute. Ce concept introduit par Freud pour penser la relation des pulsions d’autoconservation et du choix d’un objet d’amour, Anlehnung, n’a pas la raideur verticale d’un étai empêchant un arbre ou un toit de s’effondrer, mais la douceur de la peau du sein maternel. Le préfixe an signale un mouvement, une destination, un geste… Si l’étai idéal est vertical et en dessous, susceptible de rester tout seul debout, l’appui ou l’adossement désignés par Anlehnung impliquent une inclinaison (!) contre un corps. A l’origine, die Lehne est une protection.
C’est pourquoi la seule femme que Joseph K. peut aimer dans Le Procès de Kafka se nomme Leni, accentué sur la première syllabe, la seule femme qui tente de le protéger de tous les affreux qui le menacent dans cette fable, et peut-être aussi de lui-même…
in Ornicar n°60, « Mentir » (2025).