Montaigne : Affection paternelle

Affection paternelle

Mon père avait été conseillé de me faire goûter la science et le devoir par une volonté non forcée et de mon propre désir, et d’élever mon âme en toute douceur et liberté, sans rigueur et contrainte. Je dis jusques à telle superstition que, parce que certains tiennent que cela trouble la cervelle tendre des enfants de les éveiller le matin en sursaut, et de les arracher du sommeil (auquel ils sont plongés beaucoup plus que nous ne sommes) tout à coup et par violence, il me faisait éveiller par le son de quelque instrument ; et je ne fus jamais sans homme qui m’en jouât. Cet exemple suffira pour juger du reste, et pour recommander aussi et la prudence et l’affection d’un si bon père, auquel il ne se faut nullement prendre, s’il n’a recueilli aucun fruit répondant à une si exquise culture.

Livre I, « De l’institution des enfants », 181

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