Malone meurt

Malone meurt

 

MALONE MEURT. Roman de Samuel Beckett (Irlande, 1906-1989), publié à Paris aux Éditions de Minuit en 1951.

Écrit en 1948 juste après Molloy, cet ouvrage parut en même temps que ce dernier, sur l’insistance de l’écrivain, qui aurait d’ailleurs souhaité que l’on y adjoigne l’Innommable pour bien souligner la continuité entre ces trois textes.

Synopsis

Le narrateur de ce récit, vieillard cloué au lit, à l’agonie et impotent, et dont nous apprendrons plus loin qu’il s’appelle Malone, décide par «jeu», en attendant l’échéance, de se raconter des histoires tout en les écrivant. Et si cela ne suffit pas, il procédera à l’inventaire de ses «possessions». Mais d’abord il tient à faire le bilan de sa «situation présente». Il se trouve depuis assez longtemps dans une chambre où il fut amené il ne sait comment ni par qui. Une vieille femme lui apporte à manger et vide régulièrement son vase de nuit. Il entreprend d’abord l’histoire de Saposcat dit Sapo, un jeune homme enclin à la rêverie et qui rend de fréquentes visites à la ferme voisine appartenant aux Louis. Ses parents sont inquiets pour son avenir. Malone, vite en proie à l’ennui, entrecoupe son récit de nombreux retours sur lui-même. Ses biens sont composés essentiellement d’un cahier, de deux crayons, dont l’un est anglais, et d’un bâton muni d’un crochet avec lequel il saisit les quelques objets dont il a besoin. Il finit par être laissé plus ou moins à l’abandon, jusqu’à ce qu’il reçoive un jour la visite d’un homme qui le frappe sur la tête et passe toute une journée à l’observer. Lassé de Sapo, Malone passe à l’histoire de Macmann (ou s’agit-il du même personnage devenu vieux?), un vagabond qui, après quelques vaines pérégrinations, se retrouve à l’asile sous la garde d’une très vieille femme nommée Moll. Il vit avec elle une grande passion jusqu’à ce qu’elle meure. Elle est alors remplacée par Lemuel, sorte de brute sado-masochiste qui emmène un jour les pensionnaires de l’asile dont il a la responsabilité pour une excursion dans une île, qui se terminera par deux meurtres. Le récit s’achève comme une lumière qui vacille avant de s’éteindre.

 

Critique

Ce texte accomplit, dans la mise en scène de l’ascèse narrative, un pas supplémentaire par rapport à Molloy. Malone effectue de fréquentes interruptions dans le déroulement des deux histoires qu’il bâtit l’une à la suite de l’autre pour faire des commentaires, la plupart du temps dépréciatifs («Que tout cela est vraisemblable»), sur ce qu’il vient d’écrire. Il manifeste une grande vigilance à l’égard des mots qui lui viennent, toujours prompt à les rejeter faute d’assez de justesse, de précision. Toujours attentif, aussi, à ne pas laisser échapper de formules qui l’engageraient plus qu’il ne le voudrait: «Je connais ces petites phrases qui n’ont l’air de rien et qui, une fois admises, peuvent vous empester toute une langue.» Par l’écriture, Beckett porte la suspicion sur tout laisser-aller dans la façon de dire. Il use de la fiction mais c’est pour mieux en dénoncer les facilités, non sans montrer aussi combien il est illusoire de croire échapper à celles-ci dès lors que l’on écrit. Il prête à Malone le désir anodin d’utiliser son «crayon» pour se distraire un peu en attendant de disparaître, mais l’usage de cet outil apparemment dérisoire conduit celui-ci beaucoup plus loin qu’il ne le voudrait. Ce «narrateur» ne souhaite rien de plus, en commençant son récit, que «jouer», comme il n’a jamais su le faire jusqu’à présent, ayant plutôt toujours été en proie à la «gravité». Mais il se retrouve alors en charge de la tâche épuisante de déjouer les pièges que lui tend constamment ce jeu sans règle. Car il se sent néanmoins, une fois que le mouvement est amorcé, tenu d’avancer. Pour mener aussi loin que possible cette parole qui ne demande qu’à couler: «Ai-je dit que je ne dis qu’une faible partie des choses qui me passent par la tête? […] Je choisis celles qui semblent présenter un certain rapport entre elles.»

L’écrivain annonce ici clairement qu’il procède par associations, d’idées ou de mots, pour faire progresser le récit. Ce babil dépasse le narrateur, s’exprime à travers lui, comme malgré lui, et celui-ci ne parvient pas souvent à savoir quelle en est la part de vérité. C’est-à-dire qu’il en ignore l’origine et la portée réelle: ce roman est celui de l’incertitude généralisée. Malone, à la lettre, ne sait pas ce qu’il fait, ne sait pas ce qu’il écrit: «Je ferai comme j’ai toujours fait, dans l’ignorance de ce que je fais, de qui je suis, d’où je suis, de si je suis.» Il se demande même s’il n’est pas d’ores et déjà mort ou, autre hypothèse et pirouette beckettienne pour ramener le lecteur au fait de la fiction, s’il n’est pas simplement le locataire d’une «tête»: «Il me semble souvent en effet que je suis dans une tête, que ces huit, non, ces six parois sont en os massif, mais de là à dire que c’est ma tête à moi, non, ça jamais.» C’est en définitive toute une série de thèmes qui sont mis à l’épreuve: la tentation autobiographique toujours présente malgré une intense résistance, la mort symbole de mutations souhaitées («C’est que ce n’est plus moi, j’ai dû le dire déjà, mais un autre dont la vie commence à peine»), et l’écriture comme exercice de l’oubli: «Mes notes ont une fâcheuse tendance, je l’ai compris enfin, à faire disparaître tout ce qui est censé en faire l’objet.»

 

G. COGEZ

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. « Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française. » © Bordas, Paris 1994

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