Molloy (1951)

Molloy

 

MOLLOY. Roman de Samuel Beckett (Irlande, 1906-1989), publié à Paris aux Éditions de Minuit en 1951.

Molloy est l’un des premiers textes de Beckett rédigés directement en français, de septembre 1947 à janvier 1948. Il avait produit auparavant, dans cette langue d’adoption qui sera la sienne désormais, Mercier et Camier (roman paru en 1970), quelques nouvelles (recueillies dans Nouvelles et Textes pour rien) et un court récit (Premier Amour). Ses deux premiers romans (Murphy en 1938 et Watt en 1942-1944) avaient été écrits en anglais.

 

Synopsis

Ce roman est divisé en deux parties qui constituent deux récits distincts quoique symétriques en bien des aspects. Chacun d’eux, écrit à la première personne, est pris en charge par un narrateur différent. Il s’agit en premier lieu de Molloy, personnage réduit à l’immobilité quasi-totale au moment où, ayant enfin rejoint la demeure de sa mère, il se met à écrire pour raconter l’histoire de son errance à l’intérieur d’une ville puis dans la campagne environnante à la recherche justement de ce logement maternel. Ce vieil homme à la jambe raide effectue ainsi, d’abord juché sur une bicyclette et ensuite en s’aidant de ses béquilles, une pénible déambulation au cours de laquelle il connaît une lente dégradation physique, qui rend ses déplacements de plus en plus difficiles jusqu’à le réduire à la reptation. Ce laborieux vagabondage est entrecoupé de quelques rencontres: celle d’un commissaire d’abord qui le met dans l’embarras lorsqu’il lui demande de décliner son identité, celle de Lousse ensuite, vieille dame qui l’héberge et qu’il quitte subrepticement après un séjour assez prolongé chez elle, et celle, dans la forêt, d’un charbonnier qu’il rosse méthodiquement après un court dialogue. Il achève ce pitoyable parcours dans un fossé.

Le second narrateur s’appelle Jacques Moran. Il est enquêteur et une «voix» l’a chargé de rédiger un rapport sur une mission qu’il vient de terminer. L’objectif de celle-ci, transmis par le messager Gaber, consistait à partir à la recherche d’un certain Molloy. Moran est un homme très méthodique, catholique pratiquant, qui mène sa propre vie, celles de son fils et de sa gouvernante Marthe selon des principes rigides. Mais dès le départ de cette nouvelle enquête, il semble en proie à un certain relâchement et ses méthodes habituelles perdent leur efficacité. Il a ordre d’emmener son fils pour effectuer le trajet vers le lieu où il est censé retrouver Molloy. Mais en chemin les difficultés s’accumulent. Moran perd peu à peu l’usage d’une jambe, avance de plus en plus lentement et s’installe dans un coin de forêt d’où il envoie son fils acheter une bicyclette au bourg le plus proche. Resté seul, il tue un homme qui l’importunait, après, semble-t-il, une courte rixe. Son fils le rejoint enfin, mais c’est pour l’abandonner un peu plus tard. Il reste immobile, ne sachant comment faire pour gagner Bally, sa destination, lorsque après plusieurs jours il reçoit, apportées par Gaber, de nouvelles instructions: il doit rentrer chez lui «toutes affaires cessantes». Sur le chemin du retour, accompli à grand-peine durant tout l’hiver, Moran se pose des questions et pense à ce qu’il a pu advenir de ses abeilles et de ses poules pendant son absence.

 

Critique

Quoique constituant une œuvre parfaitement autonome par ailleurs, Molloy doit se lire aussi, et peut-être surtout, comme le premier volet du grand triptyque romanesque beckettien qui comprend également Malone meurt et l’Innommable. Car il s’agit bien ici en effet de la présentation des premiers protocoles d’une découverte lentement et chèrement acquise, et de la maturation grâce à laquelle celle-ci est advenue: l’écriture requiert avant tout immobilité et silence mais elle est aussi le seul chemin qui y conduise, après qu’aient été surmontés toute une variété d’obstacles d’ordre quasiment initiatique. Au départ donc cette «aporie»: les conditions à remplir pour qu’une activité, ici l’écriture, puisse se mettre en branle, ne peuvent être atteintes que par cette activité même. Beckett rejoue ainsi à sa manière dans cette grande trilogie narrative la mise en place du dispositif proustien: le texte dont le lecteur prend connaissance ne fait que décrire le processus grâce auquel, à cause duquel ou en dépit duquel le narrateur s’est enfin retrouvé devant sa table de travail pour raconter précisément le cheminement qui l’y a conduit. Mais aussi peut-être pour tenter de répondre à cette rumeur qui se lève à la naissance et même avant, à cet insatiable «Comment faire? Comment faire?».

Le propos consiste ici en une double métamorphose que vivent ou subissent deux narrateurs distincts, à moins que ce ne soit le même, pris à deux périodes différentes de son évolution: «Le fait est, on dirait, que tout ce qu’on peut espérer c’est d’être un peu moins, à la fin, celui qu’on était au commencement, et par la suite.» «Un peu moins» en effet et toujours de moins en moins, c’est bien ce que doit supporter l’être beckettien, qu’une force extérieure (comme un irrémédiable destin, à moins que ce destin ne soit justement le seul remède) semble conduire à un dépouillement de plus en plus radical. Tout d’abord par abandon plus ou moins volontaire ou dépossession résignée des accessoires qui paraissaient pourtant lui être initialement indispensables. Parmi les objets qui disparaissent ainsi de l’univers de nos deux narrateurs, citons la bicyclette, en ce qu’elle apparaît peut-être comme le dernier symbole de leur vélocité, elle-même caractéristique de l’empressement mis à s’éloigner de soi: l’un (Molloy) abandonne la sienne chez Lousse lorsqu’il la quitte, en proie peut-être à la crainte d’une installation servile dans le confort, l’autre (Moran) s’en voit privé par son fils qui s’est enfui. L’odyssée dérisoire des deux personnages s’accomplit, comme le récit lui-même, à la faveur d’un véritable allègement progressif, d’une suppression graduelle et implacable de ce qui finit par se révéler après coup comme superflu. Les objets, une fois accompli leur office («Ramener le silence, c’est le rôle des objets»), sont relégués au rayon des auxiliaires devenus inutiles. Même l’objectif qui est assigné à chacun des deux «errants» comme motif de leur mise en route, l’un répondant aux ordres de son patron Youdi et l’autre à une sorte d’imprécise mais néanmoins impérieuse prescription intérieure, est une «béquille» qui devient très vite désuète. Cette tension initiale, soit vers le giron maternel, soit vers la jonction avec Molloy, se trouve vite oubliée et remplacée par la concentration sur le mode de progression proprement dit.

Beckett procède dans ce roman à un véritable exercice de renonciation croissante à tous les ingrédients qui fondent habituellement le romanesque: amenuisement du déplacement, rencontres réduites à une incompréhension qui tourne la plupart du temps à un échange de coups, voire au meurtre, paysages sommairement entrevus et, liste non exhaustive, une conception purement fonctionnelle de l’amour, redoutablement ramené à sa stricte réalité physiologique et qui n’est pas sans rappeler le Chamfort le plus noir. Le narrateur lui-même a vocation, dans une semblable entreprise, à devenir en quelque sorte quantité négligeable, du moins en tant que promoteur de son existence, et à céder de plus en plus la place à la «voix» qui emprunte son canal et l’utilise comme intermédiaire pour se faire entendre. Rien de surprenant dès lors à ce que les deux protagonistes soient de plus en plus mal en point: l’écriture n’aura bientôt plus besoin du prétexte de leurs agissements pour se poursuivre. La parole, comme épurée, déliée, devient de plus en plus prépondérante. Beckett se fait le romancier de l’écriture, comme mode d’expression d’une présence au monde unique, et du laborieux parcours qu’elle doit accomplir pour sortir de la confusion du tout-puissant discours anonyme. Molloy en ce sens, dans sa méfiance insigne à l’égard de toute conversation, est bien plus proche du silence que Moran: «Il m’arrivait souvent, du temps où je parlais encore, d’avoir trop dit en croyant avoir dit trop peu et d’avoir trop peu dit en croyant avoir dit trop.» De même dans cette entreprise de détachement, Molloy, qui a pratiquement tout oublié de son passé («Oui, il m’arrivait d’oublier non seulement qui j’étais, mais que j’étais, d’oublier d’être»), semble être parvenu à un stade beaucoup plus avancé que Moran. C’est avec une réelle jubilation communicative que l’écrivain réduit d’ailleurs ce dernier, sorte de M. Homais exalté de certitudes et pérorant inlassablement pour les transmettre, à toujours plus de doute et d’impuissance. Trajet hautement symbolique donc que ce roman de Beckett dont l’humour dévastateur, paradoxalement lié à son excès de noirceur même, peut se révéler étonnamment stimulant.

 

G. COGEZ

 

Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. « Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française. » © Bordas, Paris 1994

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