Lacan et « le sujet sur lequel nous opérons en psychanalyse »

Dire que le sujet sur quoi nous opérons en psychanalyse ne peut être que le sujet de la science, peut passer pour paradoxe. C’est pourtant là que doit être prise une démarcation, faute de quoi tout se mêle et commence une malhonnêteté qu’on appelle ailleurs pour objective : mais c’est manque d’audace et manque d’avoir repéré l’objet qui foire. De notre position de sujet nous sommes toujours responsables. Qu’on appelle cela où l’on veut, du terrorisme. J’ai le droit de sourire car ce n’est pas dans un milieu où la doctrine est ouvertement matière à tractations, que je craindrais d’offusquer personne en formulant que l’erreur de bonne foi est de toute la plus impardonnable.

La position du psychanalyste ne laisse pas d’échappatoire, puisqu’elle exclut la tendresse de la belle âme. Si c’est un paradoxe encore que de le dire, c’est peut-être aussi bien le même.

Quoi qu’il en soit, je pose que toute tentative, voire tentation où la théorie courante ne cesse d’être relapse, d’incarner plus avant le sujet, est errance, – toujours féconde en erreur, et comme telle fautive. Ainsi de l’incarner dans l’homme, lequel y revient à l’enfant.

Car cet homme y sera le primitif, ce qui faussera tout du processus primaire, de même que l’enfant y jouera le sous-développé, ce qui masquera la vérité de ce qui se passe, lors de l’enfance, d’originel. Bref, ce que Claude Lévi-Strauss a dénoncé comme l’illusion archaïque est inévitable dans la psychanalyse, si l’on ne s’y tient pas ferme en théorie sur le principe que nous avons à l’instant énoncé : qu’un seul sujet y est reçu comme tel, celui qui peut la faire scientifique.

C’est dire assez que nous ne tenons que la psychanalyse démontre ici nul privilège.

Il n’y a pas de science de l’homme, ce qu’il nous faut entendre au même ton qu’il n’y a pas de petites économies. Il n’y a pas de science de l’homme, parce que l’homme de la science n’existe pas, mais seulement son sujet.

On sait ma répugnance de toujours pour l’appellation de sciences humaines, qui me semble être l’appel même de la servitude.

C’est aussi bien que le terme est faux, la psychologie mise à part qui a découvert les moyens de se survivre dans les offices qu’elle offre à la technocratie ; voire, comme conclut d’un humour vraiment swiftien un article sensationnel de Georges Canguilhem : dans une glissade de toboggan du Panthéon à la Préfecture de Police. Aussi bien est-ce au niveau de la sélection du créateur de la science, du recrutement de la recherche et de son entretien, que la psychologie rencontrera son échec.

Lacan, J., L’Objet de la psychanalyse, p. 15-16 (Seuil)

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