Manifestes du surréalisme
MANIFESTES DU SURRÉALISME. Essais d’André Breton (1896-1966). Le premier Manifeste du surréalisme — dont quelques fragments avaient été donnés au Journal littéraire le 6 septembre 1924 — a paru, suivi de Poisson soluble, à Paris aux Éditions Kra-Le Sagittaire en 1924. Le Second Manifeste du surréalisme, initialement publié dans la Révolution surréaliste le 15 septembre 1929, a été édité aux Éditions du Sagittaire en 1930.
Le Manifeste du surréalisme devait, à l’origine, constituer la Préface de Poisson soluble. Le texte contient d’ailleurs une trace de ce projet initial, Breton y parlant des «lignes serpentines, affolantes, de cette Préface». Au printemps 1924, Breton se consacre activement à la pratique de l’écriture automatique, déjà expérimentée dans les Champs magnétiques, et le Manifeste du surréalisme, composé entre mai et juillet de la même année, correspond à la volonté de mener une réflexion théorique à ce sujet. Il participe également d’un souci de structurer le groupe qui s’est constitué, en 1919, autour de la revue Littérature. De l’aveu même de Breton, le Manifeste du surréalisme fut «un grand succès» (lettre à sa femme Simone du 11 novembre 1924). L’affirmation publicitaire de Kra n’est guère excessive: «Toute la jeune littérature parle du Manifeste du surréalisme et de Breton.»
Le Second Manifeste du surréalisme se présente comme une suite de l’essai publié en 1924, mais le ton et le propos en sont assez différents. Il reflète les tensions très vives qui règnent dans le groupe à la fin des années 1920. Le bilan dressé de cinq années de pratique du surréalisme n’y est guère optimiste. Ce nouvel ouvrage procède également d’une volonté de faire le point sur les rapports entre surréalisme et marxisme, Breton revendiquant fermement l’«adhésion» du groupe «au principe du matérialisme historique». Ceux que Breton avait attaqués, Georges Bataille en tête, répondirent par la publication, le 15 janvier 1930, du pamphlet intitulé Un cadavre.
Synopsis
Manifeste du surréalisme. Breton instruit tout d’abord le «procès de l’attitude réaliste», laquelle se traduit, dans le domaine littéraire, par l’«abondance des romans» et, dans le domaine plus général de l’esprit, par le «règne de la logique». Sous l’égide de Freud et au nom de la liberté de l’imagination qui «est peut-être sur le point de reprendre ses droits», il se livre ensuite à quelques réflexions sur le rêve et sur le merveilleux en littérature, puis il relate son propre trajet poétique et la naissance de l’écriture automatique. Il nomme «surréalisme» ce «nouveau mode d’expression» qu’il s’attache à décrire. Il montre que l’automatisme est un riche pourvoyeur d’images, et il examine la spécificité de l’image surréaliste. Le collage, tant pictural que poétique, constitue également une pratique surréaliste privilégiée, et Breton en donne quelques exemples. Il s’interroge enfin sur «les applications du surréalisme à l’action», et affirme avec vigueur le «non-conformisme absolu» du groupe.
Second Manifeste du surréalisme. Approfondissant les investigations de l’essai précédent, et témoignant de l’influence exercée sur lui par la réflexion marxiste menée à partir de la dialectique hégélienne, Breton revendique sa quête d’«un certain point de l’esprit» qui abolit toutes les contradictions. Très vite, cependant, le texte prend des allures de règlement de comptes. Après avoir remis en question de prestigieux modèles — «En matière de révolte, aucun de nous ne doit avoir besoin d’ancêtres» — tels que Rimbaud et Baudelaire (seul Lautréamont est épargné), Breton s’en prend à ses contemporains; rares sont ceux qui, à ses yeux, n’ont pas trahi le surréalisme. Il affirme également son attachement à la «Révolution», dont il tente de montrer que le surréalisme est indissociable. Tel n’a pourtant pas été l’avis du parti communiste, et Breton retrace ses démêlés avec celui-ci. Finalement, l’agressivité et la détresse vont de pair: «Je cherche autour de nous, avec qui échanger encore, si possible, un signe d’intelligence, mais non: rien.»
Critique
Le premier Manifeste du surréalisme constitue la profession de foi et l’acte de baptême du mouvement. «Je crois à la résolution future de ces deux états, en apparence si contradictoires, que sont le rêve et la réalité, en une sorte de réalité absolue, de surréalité, si l’on peut ainsi dire. C’est à sa conquête que je vais»: le ton de l’essai est enthousiaste et prosélyte, voire prophétique. Le surréalisme, en effet, est loin de se limiter à des principes d’ordre esthétique concernant la seule création artistique: il requiert un engagement total qui concerne l’ensemble de l’esprit et de l’existence. Ce postulat explique la virulence polémique du Second Manifeste du surréalisme — que Breton, repenti, cherchera à tempérer dans l’Avertissement joint à la réédition de 1946 —, l’auteur jugeant que trop de membres du groupe ont failli à travers tel ou tel de leurs comportements. Il s’agit en effet, pour reprendre la formule du Manifeste du surréalisme, de faire «acte de surréalisme absolu». Le surréalisme est davantage une éthique qu’une esthétique.
La définition que Breton donne du surréalisme dans le Manifeste de 1924 préfigure la volonté de totalisation, voire le totalitarisme dans l’extrême intransigeance du Second Manifeste. Cette définition mérite d’être citée dans son intégralité: «SURRÉALISME, n.m. Automatisme psychique pur par lequel on se propose d’exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de tout autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l’absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale. ENCYCL. Philos. Le surréalisme repose sur la croyance à la réalité supérieure de certaines formes d’associations négligées jusqu’à lui, à la toute-puissance du rêve, au jeu désintéressé de la pensée. Il tend à ruiner définitivement tous les autres mécanismes psychiques et à se substituer à eux dans la résolution des principaux problèmes de la vie.» Le projet est universel et le surréalisme, sous des aspects souvent provocateurs et destructeurs, est un véritable humanisme. Il a foi en la capacité humaine d’échapper aux carcans intellectuels, moraux et sociaux qui l’oppriment, et il vise à une libération de l’homme. Il y a donc bien là une entreprise révolutionnaire, et ce n’est pas un hasard si le groupe, ainsi qu’en témoigne le Second Manifeste du surréalisme, a cherché à intégrer à sa réflexion et à sa pratique la pensée marxiste, celle-ci étant à l’époque l’incarnation majeure de la révolution politique et sociale. Ce rapprochement n’a cependant pas été chose simple. Il a conduit à de nombreux heurts au sein du groupe et finalement à son éclatement, avéré dans l’essai de 1930. En outre, Breton, qui a dû défendre le surréalisme de l’accusation portée par le parti communiste contre son orientation jugée «anticommuniste et contre-révolutionnaire», n’a jamais abdiqué ses principes, ce qui n’a pas été le cas de tous les membres du groupe. Pour Breton, le surréalisme est toujours demeuré l’exigence première. Il place Freud avant Marx, et il refuse la notion d’«art prolétarien»: «Je ne crois pas à la possibilité d’existence actuelle d’une littérature ou d’un art exprimant les aspirations de la classe ouvrière» (Second Manifeste).
Les Manifestes du surréalisme reflètent le cheminement intellectuel d’une génération d’artistes aux prises avec une volonté de repenser l’homme dans sa globalité et avec les courants théoriques et politiques d’une époque. Même si le lien avec la révolution sociale ne s’est pas toujours réalisé de façon efficace et convaincante, le surréalisme est en tant que tel une entreprise révolutionnaire. Ces deux textes, qu’ils aient suscité l’adhésion ou l’hostilité, ont beaucoup contribué à imposer durablement la présence de Breton et du surréalisme sur la scène intellectuelle et artistique du XXe siècle.
A. SCHWEIGER
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. « Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française. » © Bordas, Paris 1994