Aurélia
AURÉLIA ou le Rêve et la Vie. Récit de Gérard de Nerval, pseudonyme de Gérard Labrunie (1808-1855), publié dans la Revue de Paris du 1er janvier et du 15 février 1855, et en volume, avec le Rêve et la Vie, à Paris chez Lecou la même année.
De ce texte, imprimé avant et après la mort de l’auteur, Nerval a pu revoir les épreuves des dix premiers chapitres (correspondant à la «Première partie» actuelle, mais non sans doute celles de la prétendue «Seconde partie», parue trois semaines après son suicide le 26 janvier 1855. Comme il avait l’habitude de corriger beaucoup les épreuves, et qu’il voulait encore insérer quelques «lettres», la «Seconde partie» doit être considérée comme incomplète.
Le texte avait été préparé tout au long de l’année 1854, avant, pendant et après le voyage de l’écrivain en Allemagne (mai-juillet 1854). Il existe des fragments d’une version primitive datant probablement de la fin de 1853, et Nerval fait allusion à sa dernière œuvre dans la Préface aux Filles du Feu parue en janvier 1854: «Quelque jour j’écrirai l’histoire de cette “descente aux enfers” […]», histoire qui pourrait bien être sa «propre histoire».
Malgré ces derniers mots, malgré les références, dans Aurélia, à la vie de Nerval, et en dépit des liens, purement théoriques d’ailleurs, entre le texte et des «lettres» écrites par Nerval et qui pourraient se rapporter à l’actrice Jenny Colon, de qui certains retrouvent le portrait dans Aurélia, rien ne rend irréfutable une lecture autobiographique du récit. En effet, Aurélia peut être considérée comme un récit fictif qui emprunte seulement au genre autobiographique le ton et certains éléments traditionnels (retour au passé, justification de soi, conversion…).
Synopsis
Première partie. Le narrateur se propose de raconter sa «vie nouvelle», où «l’œuvre de l’existence» se poursuit dans le rêve. Aurélia, la femme qu’il aimait, a rompu avec lui; il a voyagé, s’est jeté dans la vie du monde, mais une nouvelle rencontre avec Aurélia lui a apporté un certain repos intérieur. Cependant, un présage mystérieux, annonçant la mort de la femme aimée ou sa propre mort, le plonge dans les rêves et les visions: c’est «l’épanchement du songe dans la vie réelle» qui commence. Il a la vision d’une divinité féminine qui l’attire, et il lui semble que son âme se dédouble, «partagée entre la vision et la réalité». Il est interné alors dans une maison de santé, mais les rêves se poursuivent: soit le visionnaire remonte dans son propre passé, soit il descend dans les entrailles de la terre, trouvant dans les deux cas une «chaîne» entre la vie matérielle et le monde des esprits et des ancêtres. Il pénètre enfin dans un «paradis perdu» et rejoint une famille céleste, preuve pour lui de l’immortalité de l’âme et de l’existence de Dieu. Cependant, la mort d’Aurélia lui est annoncée, et c’est elle désormais qui se révèle à lui, jusque dans «l’image souffrante de la Mère éternelle» qui assiste, dans un rêve, à une douloureuse création du monde. Suit l’histoire d’une rechute du malade, plusieurs années plus tard. Les rêves et les visions se répètent, souvent avec les mêmes éléments qu’auparavant: à un nouveau présage de la mort succède le souvenir d’Aurélia, désormais morte, et le rêve d’un monde idéal reprend, suivi du dédoublement du narrateur et d’une nouvelle descente aux entrailles de la terre, dans la ville souterraine de la race maudite.
Seconde partie. Le narrateur, tel Orphée, se voit définitivement dans l’impossibilité de regagner son Eurydice, et son âme «flotte incertaine entre la vie et le rêve, entre le désordre de l’esprit et le retour de la froide réflexion», de plus en plus éloignée de cette dernière au profit du monde des esprits. Conscient d’avoir commis une «faute», il veut réconforter un ami malade, mais s’aperçoit de sa propre indignité devant Dieu. Il erre dans Paris, se sentant à jamais séparé d’Aurélia et condamné par rapport à cette chrétienne. Se rappelant comment il avait été élevé dans l’incrédulité, il désespère de retrouver le Christ et prévoit la fin du monde. C’est alors que la déesse se montre à lui de nouveau, résumant en elle la Vierge Marie, Isis, Vénus, la mère du narrateur, et Aurélia. Il comprend qu’il subit une expiation et qu’il accomplit une initiation au bout de laquelle il arrivera à «rétablir l’harmonie universelle». Désormais, il regarde «avec joie» les restes de son passé, son double se transforme en un frère qui le guide vers le salut, et dans une prose extatique (les «Mémorables»), il chante sa victoire sur la Mort et ses retrouvailles avec Aurélia.
Critique
En deux temps, le narrateur raconte ainsi son désespoir et exprime, surtout dans la seconde étape, le sentiment d’une malédiction. Le dualisme imprègne cette histoire du Moi et de l’Autre, de la Terre et du Ciel, mais l’accès final au salut, signifie le dépassement du déchirement intérieur. Ce psychodrame est raconté comme un cas de folie; mais de ce drame, où sont utilisées toutes sortes d’images relevant du syncrétisme religieux cultivé par Nerval, on débouche sur l’histoire d’une conversion s’inspirant de la personne aimée: «Elle, pourtant, croyait à Dieu. […] C’est dans la pensée religieuse que l’on doit chercher des secours.»
Le texte porte l’empreinte d’expériences pénibles et de vastes lectures qu’on peut toutes rapporter à la biographie de l’auteur. Beaucoup de liens relient Aurélia à Sylvie (voir les Filles du Feu) et aux différentes séries de «lettres» dont Nerval avait essayé, peut-être, de faire un ou plusieurs romans de sa vie («Un roman à faire», la Sylphide, décembre 1842; d’autres sont restées manuscrites; quelques-unes ont été publiées, après sa mort, dans Aurélia même par les soins des premiers éditeurs). Cependant, rien ne prouve qu’Aurélia ne soit pas une œuvre littéraire à part entière, une écriture donnant forme à un monde imaginaire, dont les éléments proviennent peut-être de la vie de l’auteur, mais surtout de ses rêves et d’une symbolique religieuse collective.
Ce caractère littéraire se révèle dans la construction du texte, où la voix narrative accomplit trois fonctions. Au je narrateur racontant ce qu’il a vécu — «Je la rencontrai dans une autre ville où se trouvait la dame que j’aimais toujours» —, se superpose celui qui se regarde au passé — et se juge: «Je pouvais juger plus sainement le monde d’illusions.» Entre les deux s’intercalent les visions du rêveur, racontées en détail avec beaucoup de soin: «Pendant la nuit qui précéda mon travail, je m’étais cru transporté dans une planète obscure […]; les figures arides des rochers s’élançaient comme des squelettes […].»
À partir du niveau du vécu et de celui des rêves, il est possible de reconstruire une sorte de vie de Nerval, où la première étape correspondrait aux années 1838-1842, et la seconde à 1851-1854. L’auteur lui-même veut accomplir, à ce qu’il semble, la même opération, s’il faut croire ce qu’il en dit dans la Préface aux Filles du Feu: «Une fois persuadé que j’écrivais ma propre histoire, je me suis mis à traduire tous mes rêves, toutes mes émotions […].» Il serait donc vrai que Nerval, en écrivant Aurélia, se crée une image de lui-même, sinon une biographie; tel personnage pourrait alors être identifié à tel ami réel, à tel parent de Nerval. Or une lecture à ce point biographique négligerait le fait que, pour le narrateur lui-même, il s’agit d’abord d’une interprétation du vécu, d’un travail sur le réel et les rêves comme semblent l’indiquer les dernières lignes du texte: «Je compare cette série d’épreuves que j’ai traversées à ce qui, pour les anciens, représentait l’idée d’une descente aux enfers.» Il sait que les visions célestes sont des rêves, il admet que cela puisse s’expliquer scientifiquement, mais il n’est pas moins «assuré de l’existence d’un monde où les cœurs aimants se retrouvent», et que ce qu’il a vécu en rêve peut s’interpréter comme la révélation d’un ailleurs, dans l’espace et dans le temps. Bref, tout, pour Nerval, devient symbolique, tant dans les apparences concrètes (tel ami prend «les traits d’un apôtre») que dans les apparitions des rêves: «Il me semblait que la déesse m’apparaissait, me disant: “Je suis la même que Marie, la même que ta mère, la même aussi que sous toutes les formes tu as toujours aimée”.» Ces interprétations du monde et du moi, l’emploi des mythes anciens, de la symbolique religieuse et de l’imaginaire personnel sont, à proprement parler, l’apport littéraire de l’écriture nervalienne dans Aurélia.
La folie est la condition même de ce résultat, le désordre est le mobile de tout. La folie est le surgissement de l’inconscient, mais dès lors que cet inconscient s’inscrit dans l’ordre du récit, il est maîtrisé. Si la raison n’y est pas, la logique de l’imaginaire garantit la cohérence: «Mes actions, insensées en apparence, étaient soumises à ce que l’on appelle illusion, selon la raison humaine.» De même, dans l’ordre des religions et des mythes, l’initiation mène l’initié à la compréhension parfaite — ou à la foi; l’Orphée, quoique peu présent dans Aurélia, n’est pas seulement celui qui cherche son Eurydice, mais surtout l’Orphée de la tradition illuministe, celui qui est initié aux mystères d’Isis. Chez Nerval, l’amour, pour la femme et pour son prochain (soulignons encore le ton nettement chrétien de la Seconde partie), sert de mot de passe pour entrer dans ce royaume spirituel et religieux. Par un jeu subtil, cet amour est d’emblée transposé au niveau du rêve, où s’abolissent les limites entre la matière et l’esprit, le présent et le passé. L’amour et la révélation religieuse coïncident ainsi dans le rêve, cette «seconde vie» dans et par laquelle se résout le mystère nervalien. C’est pourquoi il importe de restituer, par tous les moyens, ce que les rêves révèlent au fou. Le voici qui veut rendre sa vie onirique «par mille figures accompagnées de récit de vers et d’inscriptions en toutes langues connues». Il a fallu tout refaire, tout recommencer, pour arriver à ce que Nerval appelle «une sorte d’histoire du monde mêlée de souvenirs d’étude et de fragments de songes». Mais cela veut dire, s’il y réussit, démontrer le pouvoir de la littérature.
Nerval a-t-il pu convaincre ses lecteurs qu’il était réellement sorti de la folie par l’irrationnel? La fin d’Aurélia est demeurée fragmentaire, dans la mesure où elle contient plusieurs conclusions. Mais elle est parfaitement reliée au début du texte: «Dès ce moment, je m’appliquais à chercher le sens de mes rêves…» Tout se tient donc dans cette étrange folie littéraire qui a surtout bouleversé les lecteurs grâce aux surréalistes qui ont trouvé dans le Nerval d’Aurélia une âme sœur.
H. P. LUND
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. « Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française. » © Bordas, Paris 1994