Tristes Tropiques
TRISTES TROPIQUES. Ouvrage de Claude Lévi-Strauss (né en 1908), publié à Paris chez Plon en 1955.
Lorsque paraît Tristes Tropiques, Lévi-Strauss, philosophe de formation passé à l’ethnologie, a publié, outre des articles, une monographie sur les Indiens Nambikwara (1948), son ouvrage fondamental, les Structures élémentaires de la parenté (1949), où il inaugure sa méthode d’analyse structurale des sociétés et un texte bref mais capital, Race et Histoire (1952), écrit pour l’UNESCO, dans lequel toute notion d’une hiérarchie des civilisations ou des cultures est magistralement réfutée. Édité dans une collection destinée au grand public, Tristes Tropiques va faire connaître largement non seulement le penseur, figure de proue du structuralisme, mais encore l’homme, puisqu’il s’agit de l’unique ouvrage autobiographique d’un auteur a priori peu enclin à la confidence personnelle.
Synopsis
Répudiant le récit linéaire strictement chronologique, le livre de Claude Lévi-Strauss se distribue en trois moments dont le premier est placé sous le signe du départ (parties I-III); l’auteur y analyse la naissance de sa vocation d’ethnologue, expose les préparatifs administratifs et matériels des expéditions et raconte ses voyages maritimes vers le Brésil où se situent les recherches de terrain qu’il effectua au début de sa carrière. En particulier, il fait un récit détaillé et cocasse des péripéties de la traversée sur le fameux bateau qui le mena en 1941 de Marseille à la Martinique en compagnie d’illustres représentants du surréalisme (Breton et Wifredo Lam notamment).
Le deuxième moment est consacré aux études sur le terrain que Lévi-Strauss entreprit au Brésil à partir de 1935 (IV-VIII) chez les Indiens Caduveo, Bororo, Nambikwara et Tupi-Kawahib. C’est l’occasion, pour l’auteur, de présenter une initiation limpide à sa méthode d’analyse structurale: son décryptage du complexe système social des Bororo, à partir de l’agencement traditionnel du plan des villages de cette ethnie, est un modèle exemplaire de repérage de structures invariantes et intelligibles, qu’on retrouve à plusieurs niveaux (rapports de parenté, mythologie, codes de sociabilité), au sein d’ensembles à première vue infiniment diversifiés et incohérents.
Enfin le troisième moment, intitulé «le Retour» (IX), serait plutôt un détour: des séjours à Taxila (Pakistan), haut lieu de l’archéologie bouddhique, aujourd’hui islamisé, à Calcutta, où le déni d’humanisme de la civilisation indienne l’effraie, et dans un village birman, donc bouddhiste, déclenchent une méditation, unique dans l’œuvre de Lévi-Strauss, sur l’ethos des civilisations. Bouddhisme, hindouisme et islam, Orient et Occident (l’islam, une des trois religions du Livre, faisant partie de l’aire occidentale) sont confrontés dans une perspective où l’harmonie de l’intégration de l’homme au cosmos et de ses rapports avec ses semblables sont les critères décisifs: Lévi-Strauss s’interdit ce type de vue synoptique dans ses ouvrages scientifiques et on peut considérer ces pages lumineuses comme une confidence plus précieuse que toute anecdote autobiographique, d’autant qu’il n’y cache pas une véritable fascination pour les sociétés induites par le bouddhisme.
Critique
Le titre même du livre, sa célèbre phrase initiale («Je hais les voyages et les explorateurs»), les pages consacrées aux paysages désolants du Chaco brésilien et à la vie difficile de ses habitants congédient tout exotisme euphorique, facile et convenu dont une certaine tradition française a abusé. Ici point de syndrome paradisiaque devant le «bon sauvage». Ce livre, atypique dans l’œuvre de son auteur, est inclassable, irréductible à toute formule. Récit de voyages, autobiographie à la fois anecdotique et intellectuelle, essai de légitimation, autant éthique qu’épistémologique, d’une carrière d’ethnologue, méditation sur les rapports entre l’Occident et les civilisations autres, exposé non systématique d’une méthodologie structuraliste qui, appliquée à tous les domaines de la culture, connaîtra la fortune que l’on sait: Tristes Tropiques est tout cela et aussi un de ces livres rarissimes dont la lecture peut «changer la vie».
Mircea Eliade considérait cet ouvrage comme l’«œuvre majeure» de Lévi-Strauss. En effet, cet homme, d’un abord austère et réservé, n’écrira jamais des pages plus abandonnées, telles celles sur l’érotisme des peintures corporelles des Caduveo, telle la réflexion finale née de la confrontation de l’islam, de l’hindouisme et du bouddhisme, exemple de problématique que les ethnologues manient généralement avec des pincettes au nom de la rigueur scientifique: oser démontrer que le croyant islamique se sent mis en question, et par conséquent supporte mal l’existence même du non-musulman, avancer que le bouddhiste ne peut pas être perturbé par la présence du dévot d’une autre religion ou d’une autre idéologie, puisque la possibilité de la différence est, dès le départ, intégrée à son système de pensée; crier son exaspération devant la société hindoue qui refuse le contact, «ces rapports abjects où les humbles vous font chose en se voulant chose, et réciproquement.».
Tristes Tropiques a été abondamment commenté par les spécialistes de la philosophie et de l’anthropologie, mais la critique s’est peu penchée sur les qualités exceptionnelles de l’écriture de ce livre. Le fait est significatif: comme si les purs littéraires répugnaient sinon à reconnaître, du moins à analyser l’originalité, le génie propre ou la maîtrise d’une écriture lorsqu’elle est le fait de praticiens de la philosophie ou des sciences humaines (ainsi, dans des genres très différents, de Focillon, Grousset, Dumézil, Duby, Jankélévitch, etc.). En tout cas, paru au moment où l’existentialisme tenait le haut du pavé, ce texte est l’œuvre d’un homme qui, malgré un certain pessimisme, ne connait pas la nausée sartrienne et ne se sent pas «de trop» dans le monde: cela explique peut-être la ferveur qu’il a suscitée.
P. DROUILLARD
Jean-Pierre de Beaumarchais, Daniel Couty. « Dictionnaire des oeuvres littéraires de langue française. » © Bordas, Paris 1994